– La politique du pavé dans la mare ? Oh, après tout, pourquoi pas ? Mais croyez-moi : il faut auparavant me confier votre copie.
– Vous l’aurez ce soir.
Dans l’antichambre, après avoir reçu du domestique son chapeau, sa canne et ses gants, Morosini ne put s’empêcher d’offrir à son hôte son sourire le plus impertinent :
– À présent que nous sommes d’accord, me permettez-vous une question... un peu indiscrète ?
– Pourquoi pas ? C’est très instructif l’indiscrétion.
– Vous êtes archéologue ?
Les yeux d’un bleu si candide plongèrent dans ceux d’Aldo avec détermination :
– Dans l’âme ! Si la mort d’Amschel ne me faisait un devoir d’aider Simon en priorité, je serais en Egypte, mon cher, en compagnie de ce bon M. Loret qui est en charge du musée du Caire et probablement en train de suivre avec envie les fouilles que lord Carnavon et Howard Carter mènent dans la vallée des Rois... avec des moyens que nous n’aurons jamais C’est mon allusion à mes mains et l’expédition d’hier soir qui vous inquiètent ?
– Je ne suis pas inquiet. Seulement curieux...
– C’est une qualité que je partage. Cela dit, je n’ai rien d’un cambrioleur... même si mes talents de serrurier dépassent ceux de notre bon roi Louis XVI. Il y a longtemps que j’ai compris à quel point cela pouvait se révéler utile...
– Il faudra que je m’en souvienne. À présent, souhaitez-moi bonne chance... et merci pour le déjeuner : c’était une parfaite réussite !
Dans le courant de l’après-midi, Cyprien, en chapeau melon et long manteau noir boutonné comme pour un duel, portait à l’hôtel Ferrais une carte d’Aldo demandant un entretien. La réponse arriva une demi-heure plus tard : sir Eric s’y déclarait très honoré de rencontrer le prince Morosini et proposait de le recevoir le lendemain à cinq heures.
– Tu vas y aller ? demanda Mme de Sommières que le rendez-vous n’enchantait pas. Il aurait mieux valu que tu le fasses venir.
– Pour qu’il s’imagine que vous êtes prête à signer votre reddition ? Je ne vais pas à Canossa, tante Amélie, mais causer affaires, et je ne tiens pas à ce que vous y soyez mêlée...
– Sois prudent ! Ce sacré saphir est un sujet brûlant et mon voisin ne m’inspire aucune confiance.
– C’est naturel étant donné l’état de vos relations mais, rassurez-vous, il ne me mangera pas.
Sa tranquillité d’esprit était totale. En se rendant chez Ferrais, il éprouvait beaucoup plus l’impression de partir en croisade que de donner tête baissée dans un piège et, bien qu’il eût, le matin même, rendu visite à un célèbre armurier pour ne pas dédaigner les conseils d’Adalbert, la forme cependant réduite du 6,35 Browning dont il s’était rendu acquéreur ne risquait pas de briser la ligne suprêmement élégante de son complet gris taillé à Londres : il l’avait laissé à la maison.
Ledit costume se retrouva d’ailleurs en pays de connaissance quand un valet de pied en tenue anglaise, puis un maître d’hôtel et enfin un secrétaire eurent pris livraison du visiteur : tous sentaient Londres à une lieue. Quant à la maison, elle était un mélange du British Museum et du palais de Buckingham. C’était sans doute la demeure d’un homme riche mais pas celle d’un homme de goût et Morosini contempla avec accablement cette accumulation de chefs-d’œuvre antiques parfois d’une incroyable beauté, comme ce Dionysos de Praxitèle voisinant avec un taureau crétois et deux vitrines pleines à ras bord d’admirables vases grecs. Il y avait, dans ces salons, de quoi remplir un ou deux musées et trois ou quatre magasins d’antiquités.
– Je commence à croire qu’il manque de place, pensa Morosini en suivant la silhouette compassée du secrétaire, mais ce n’est pas le modeste hôtel de tante Amélie qui peut lui suffire. Il devrait essayer d’acheter le Grand Palais ou une gare désaffectée...
On escalada un escalier peuplé de matrones et de patriciens romains pour déboucher dans un vaste cabinet de travail – celui-là même sans doute où s’était introduit Vidal-Pellicorne – et là, le délire cessa tandis que l’on remontait quelques siècles : des murs tapissés de livres et quatre meubles seulement sur un immense et somptueux tapis persan d’un rouge à la fois profond et lumineux. Une grande table de marbre noir à pieds de bronze et trois sièges espagnols du XVIe siècle dignes de l’Escurial complétaient l’ameublement.
r Le fauteuil du maître de céans étant adossé à la grande baie vitrée tournait le dos à la lumière, mais Aldo n’eut besoin que d’un regard pour reconnaître dans celui qui se levait courtoisement pour venir à sa. rencontre le personnage qui suivait Anielka au parc Monceau, l’homme aux yeux noirs et aux cheveux blancs.
– Il me semble que nous nous sommes déjà rencontrés ? dit-il avec un sourire amusé,... et aussi que nous sommes admirateurs de jolies femmes ?
La voix de cet homme était superbe et rappelait celle de Simon Aronov. C’était la même chaleur veloutée, la même magie. Et sans doute le plus grand charme de ce curieux personnage. De même, la main qu’il tendait – et que Morosini prit sans hésiter – était ferme et le regard direct. À son tour, le visiteur sourit, bien qu’une vague jalousie lui pinçât le cœur : il était peut-être plus facile d’aimer Ferrais qu’il ne le supposait... — Les circonstances de cette rencontre me font un devoir d’offrir des excuses au fiancé de Mlle Solmanska, dit-il. Encore que je n’aie pas conscience d’avoir été en faute. Il se trouve que nous avons voyagé ensemble dans le Nord-Express et même partagé un repas. Je souhaitais seulement la saluer, bavarder un instant, mais il semble que ma vue l’ait effrayée dans le parc : elle n’a pas voulu me reconnaître. Au point que je me suis demandé si je n’étais pas victime d’une incroyable ressemblance.
– Une impossible ressemblance ! Ma fiancée est unique, je crois, et aucune femme ne saurait lui être comparée, fit sir Eric avec orgueil. Mais je vous en prie, prenez un siège et dites-moi ce qui me vaut le plaisir de vous recevoir.
Aldo s’installa sur l’une des deux chaises anciennes en accordant un soin particulier au pli de son pantalon. Ce qui lui donnait encore quelques secondes de réflexion.
– Vous voudrez bien m’excuser de m’attarder sur la jeune comtesse, dit-il avec une lenteur calculée. Lorsque nous sommes arrivés à Paris l’autre soir, j’ai été ébloui par sa splendeur... mais surtout par celle du pendentif qu’elle portait au cou, un joyau précieux que je cherche depuis bientôt cinq ans.
Un éclair s’alluma sous les sourcils touffus de Ferrais, maïs il continua de sourire :
– Avouez qu’elle le porte à merveille ! dit-il d’un ton suave qui irrita Morosini, saisi soudain par l’impression que l’autre était en train de se moquer de lui.
– Ma mère aussi le portait à merveille... avant, bien sûr, qu’on ne l’assassine pour le lui voler ! dit-il avec une rudesse qui effaça le sourire du négociant.
– Assassinée ? Etes-vous bien certain de ne pas vous tromper ?
– A moins qu’une forte dose de d’hyoscine administrée dans une confiserie ne vous paraisse un traitement médical salutaire ? On a tué la princesse Isabelle, sir Eric, pour lui voler le saphir ancestral qu’un dispositif connu d’elle et de moi seuls cachait dans l’une des colonnes de son lit.
– Et vous n’avez pas porté plainte ?
– Pour quoi faire ? Pour que les gens de la police mélangent tout, profanent le corps de ma mère et créent un affreux gâchis ? Depuis des siècles, nous autres Morosini sommes assez enclins à rendre nous-mêmes notre justice...
– C’est une réaction que je peux comprendre mais... me ferez-vous l’honneur de me croire si je vous affirme que j’ignorais tout... je dis bien tout de ce drame ?
– Sauriez-vous au moins comment le comte Solmanski est entré en sa possession ? Votre fiancée semble croire que le saphir lui vient de sa mère et je n’ai aucune raison de mettre sa parole en doute...
– Elle vous en a parlé ? Où ? Quand ?
– Dans le train... après que je l’ai empêchée de se jeter par la portière !
Une subite pâleur s’étendit sur le visage mat de Ferrais, lui conférant une curieuse teinte grisâtre.
– Elle voulait se suicider ?
– Quand on veut descendre d’un train lancé à grande vitesse, les intentions me semblent claires.
– Mais pourquoi ?
– Peut-être parce qu’elle n’est pas en plein accord avec son père au sujet de ce mariage ? Vous êtes un parti... exceptionnel, sir Eric, capable d’éblouir un homme dont la fortune n’est sans doute plus ce qu’elle était... mais une jeune fille voit les choses autrement.
– Vous m’étonnez ! Elle m’est apparue jusqu’ici plutôt satisfaite.
– Au point de ne pas oser reconnaître un compagnon de voyage parce que vous étiez derrière elle ? Peut-être a-t-elle peur ?
– Pas de moi, j’espère ? Je suis prêt à lui offrir une vie de reine et à me montrer avec elle aussi doux, aussi patient qu’il le faudra.
– Je n’en doute pas. J’irais même jusqu’à dire qu’en vous rencontrant, elle a dû éprouver une agréable surprise. Son père, en revanche, me paraît d’un caractère plutôt abrupt... et il tient à ce mariage. Au moins autant que vous tenez à mon saphir. À ce propos, j’aimerais que vous m’éclairiez. Vous n’êtes pas collectionneur de pierres historiques. Alors pourquoi vouloir à tout prix ce bijou ?
Sir Eric se leva de son fauteuil, vint s’adosser au marbre de son bureau, joignit ses mains par le bout des doigts et en caressa l’arête de son nez.
– C’est une vieille histoire, soupira-t-il. Vous me dites que vous cherchez l’Étoile bleue – c’est ainsi qu’on l’a toujours appelée dans ma famille ! -depuis cinq ans ? Moi, je la cherche depuis trois siècles.
Morosini s’attendait à tout sauf à cela et se demanda un instant si cet homme n’était pas en train de devenir fou. Mais non, il semblait sérieux.
– Trois siècles ? fit-il. J’avoue ne pas comprendre : il doit y avoir quelque part une méprise. D’abord je n’ai jamais entendu dire que le saphir wisigoth ou saphir Montlaure fût appelé autrement ?
– Parce que les Montlaure lorsqu’ils s’en sont emparés se sont hâtés de le débaptiser. Ou encore parce qu’ils l’ignoraient.
– Voulez-vous considérer que vous êtes en train de traiter mes ancêtres maternels de voleurs ?
– Vous traitez bien mon futur beau-père d’assassin ou peu s’en faut ? Nous sommes à égalité.
Le ton changeait de part et d’autre. Aldo sentait qu’à présent il s’agissait d’un duel : les fers étaient engagés. Ce n’était pas le moment de commettre une faute et il obligea sa voix à retrouver un registre plus calme :
– C’est une façon de voir les choses ! soupira-t-il. Racontez-moi votre histoire d’Étoile bleue et nous serrons ce qu’il convient d’en penser. Qu’est-ce que votre famille peut avoir de commun avec les Montlaure ?
– Vous auriez dû spécifier : les « ducs » de Montlaure, ricana Ferrais en insistant sur le titre, Toute la morgue de vos ancêtres s’est réfugiée un instant dans votre voix... Alors, sachez ceci : les miens sont originaires du Haut-Languedoc tout comme les vôtres, mais les uns étaient protestants, les autres catholiques. Lorsque, le 18 octobre 1685, votre glorieux Louis XIV révoqua l’édit de Nantes, mettant hors la loi tous ceux qui se refuseraient à prier comme lui, mon ancêtre Guilhem Ferrais était à la fois médecin et viguier d’une petite cité du Carcassés proche de certain puissant château ducal. L’Étoile bleue lui appartenait par droit d’héritage depuis la fin des rois wisigoths. Elle avait son histoire, sa légende aussi, passant pour une pierre sacrée porteuse de bonheur et, jusqu’à ces temps terribles, rien n’était venu s’inscrire en faux sur sa réputation...
– Si ce n’est tout le sang versé pour elle depuis qu’elle avait été arrachée du temple de Jérusalem. Mais, je vous en prie, continuez !
– Par dizaines de milliers – il en partit, je crois, deux cent mille – les huguenots émigraient pour avoir le droit de vivre et de prier en paix. La famille de Guilhem le suppliait de faire de même : l’avenir pouvait encore leur sourire puisqu’ils emporteraient l’Étoile. Elle les guiderait comme cette autre lumière céleste avait mené les Rois Mages dans la nuit de Bethléem... Mais Guilhem était entêté comme un âne rouge : il ne voulait pas abandonner la terre qu’il aimait, comptant pour sa sauvegarde et celle des siens sur l’héritier des Montlaure auquel le liait ce qu’il croyait être une ancienne amitié. Comme si l’amitié était possible entre un si grand seigneur et un simple bourgeois ! ricana Ferrais en haussant les épaules. En fait, le futur duc, fort désireux de briller à la cour de Versailles – chose que l’avarice de son père rendait impossible – réussit à convaincre Guilhem de lui confier la pierre en lui jurant que, remise à certain ministre royal, elle assurerait une parfaite tranquillité à tous les Ferrais présents et à venir. Et Guilhem, trop naïf sans doute, crut ce misérable. Le lendemain, il était arrêté, sommairement jugé pour opiniâtreté dans ses convictions et traîné jusqu’à Marseille pour y être enchaîné aux rames de la galère réale. Il y mourut sous le fouet des comites. Sa femme et ses enfants réussirent à fuir et à gagner la Hollande où ils reçurent l’accueil que leur malheur méritait. Quant à l’Étoile bleue, confiée à un usurier, elle fut dégagée à la mort du lieux duc et prit place dès lors dans le trésor de vos ancêtres, prince Morosini !... Que pensez-vous de mon histoire ?
"Etoile bleu" отзывы
Отзывы читателей о книге "Etoile bleu". Читайте комментарии и мнения людей о произведении.
Понравилась книга? Поделитесь впечатлениями - оставьте Ваш отзыв и расскажите о книге "Etoile bleu" друзьям в соцсетях.