— Seulement tu ne te sens pas le courage d’entendre, d’un cœur serein, l’un de tes semblables hurler pendant des heures sous le couteau ou la flamme…
Repoussant son bonnet en peau de castor, Tim se gratta vigoureusement le crâne, ce qui était chez lui signe de grande perplexité.
— Il y a bien la ressource de le tuer, de loin, d’une balle bien ajustée pour lui éviter la torture, mais le résultat sera le même et nous serons découverts.
— Ne pouvons-nous essayer de le délivrer maintenant ? On ne voit pas âme qui vive. Tout a l’air de dormir dans ce village.
— Si le prisonnier est d’importance, ils ont dû boire hier soir pour fêter sa capture, mais, si tu veux mon avis, je ne me fierais guère à ce village muet, à ces maisons qui ont l’air vide.
Aucun bruit, en effet, ne se faisait entendre. Rien ne bougeait. Les fenêtres des cases n’avaient pas de carreaux. Les unes étaient de simples trous noirs, les autres étaient bouchées par des feuilles de papier sur lesquelles une main assez habile avait peint des poissons, des oiseaux et des figures symboliques d’animaux.
— Que faisons-nous ? demanda Tim.
— Avançons déjà jusqu’à la limite de la forêt. La broussaille d’arbres morts, de lianes, de ronces et de plantes est suffisamment dense pour nous dissimuler assez longtemps. De là, nous pouvons atteindre l’arrière des dernières maisons en nous cachant dans le maïs.
— … et en attendant patiemment qu’une douzaine de diables rouges nous tombent dessus ? Peut-être…
Il n’alla pas au bout de sa phrase. Le village, d’un seul coup, comme sur un mot d’ordre secret, venait de s’éveiller. Les portes en bois, en peau de cerf ou en simples branchages tressés, laissèrent jaillir toute une population qui se ruait joyeusement à cette fête de la mort qu’allait être le trépas interminable d’un prisonnier. Une immense clameur secoua le village tout entier tandis qu’hommes, femmes, vieillards et enfants se précipitaient vers l’aire de terre battue sur laquelle ils se réunirent, formant un large cercle autour du tambour et du poteau où l’homme attaché se redressait. Si inconfortable que fût sa situation, il avait dû finir par s’endormir et, à présent, il clignait des yeux terrifiés sachant bien que l’heure de souffrir était venue.
Tous ces gens qui l’entouraient ressemblaient à une horde de démons. Les hommes aux corps basanés, luisants de graisse, étaient nus à l’exception d’une sorte de petit tablier carré couvrant tout juste le pubis par-devant et le coccyx par-derrière. Le crâne rasé à l’exception d’une longue mèche noire partant du sommet de la tête et attachée par des liens de couleurs variées, ils avaient le visage peint de noir, de bleu et de rouge dont les dessins formaient des carrés, des ronds ou des losanges. Leurs pieds étaient chaussés de mocassins en peau fumée et leurs jambes enveloppées de longues guêtres d’étoffe rouge ou bleue. Les femmes portaient des espèces de chemises qui leur descendaient aux genoux mais presque toutes celles qui étaient jeunes avaient sur le dos, dans un sac dont les bouts se nouaient sur leurs fronts, un ou deux bébés.
Le ciel avait pris une teinte d’un rouge brillant et les fumées qui sortaient des toits des cases derrière lesquelles l’Oswego roulait des eaux brunâtres et lisses comme un miroir, devenaient roses. Dans un instant le soleil allait inonder la scène tragique de ses rayons qui, cependant, étaient porteurs de vie et devaient donner le signal de la mort.
Le poing de Gilles se serra autour de son mousquet dont il venait de vérifier les charges. Il était bien décidé, s’il ne pouvait rien faire de mieux, à loger une balle dans la tête de ce malheureux dont il pouvait distinguer nettement à présent le corps maigre et le visage mangé d’une barbe poivre et sel. C’était un homme déjà âgé et il tremblait visiblement devant le sort qui l’attendait, ce qui n’arrangerait pas son cas, les Iroquois s’ingéniant à étirer d’autant plus les supplices que la victime montrait plus de terreur. S’il leur arrivait de faire grâce, c’était justement à ceux qui, dans les tortures, étaient capables de montrer un courage extraordinaire.
Soudain, comme le soleil levant inondait toutes choses de sa clarté, les doubles portes de la maison du chef s’ouvrirent et, précédé de quelques guerriers, Kiontwogky, plus connu sous le sobriquet de Cornplanter ou encore de Handsome Lake1, apparut tellement semblable au souvenir qu’en gardait Tournemine que le temps lui parut, brusquement, revenir en arrière.
Presque aussi grand que le Breton, le chef iroquois était d’une beauté extraordinaire, à la fois sauvage et sereine, ce qui lui avait valu le dernier de ses surnoms, mais son aspect était impressionnant. Un ample manteau pourpre drapait de façon quasi impériale un corps couleur de cuivre clair2 dont les muscles formidables étaient soulignés par les nombreux ornements d’argent qu’il portait. Une sorte de couronne, d’argent ciselé elle aussi, serrait son crâne rasé du sommet duquel partait un étonnant bouquet de cheveux et de plumes multicolores. Les lobes de ses oreilles extraordinairement distendus soutenaient des chaînes d’argent, si longues qu’elles retombaient sur ses épaules, attachées dans des trous si larges qu’on aurait pu y passer un doigt. Tel qu’il était, Cornplanter pouvait avoir vingt-six ou vingt-sept ans.
La majesté de cet homme, dont Gilles n’ignorait ni la folle cruauté ni la haine dont il poursuivait ses demi-frères blancs, était telle que le Breton, fasciné, en oubliait presque de respirer. Quand Tim toucha doucement son bras, il tressaillit.
— L’enfant ! souffla l’Américain. Regarde…
Occupé à détailler le masque parfait de son ennemi, Gilles n’avait pas remarqué qu’un enfant marchait à ses côtés, à demi dissimulé par les plis du manteau rouge et que la main de Cornplanter s’appuyait légèrement à son épaule. Mais à la vue de ce petit garçon qui devait avoir cinq ans son cœur se mit à battre la chamade tandis qu’une bouffée d’orgueil lui mettait le sang aux joues : jamais il n’avait vu un enfant plus beau. Il ressemblait à une statue d’or.
Retenues par un serre-tête brodé de couleurs vives, les longues mèches soyeuses de ses cheveux brillaient dans le soleil, tombant sur ses épaules dont la couleur se confondait presque avec elles. Dans le petit visage bronzé de l’enfant dont le profil, délicatement modelé, offrait une ressemblance certaine avec celui de Tournemine, les yeux, d’un azur pâle, n’avaient rien de commun avec ceux des autres bambins de la tribu.
Comme son père adoptif, le petit garçon était presque nu, mais des bracelets d’argent enserraient ses poignets et un petit tomahawk à sa taille était passé à sa ceinture. Il marchait avec une gravité un peu hautaine, visiblement très fier d’accompagner le chef pour une cérémonie. Et Gilles qui le dévorait des yeux luttait de toutes ses forces contre la folle envie qui le possédait de se jeter au milieu de ces gens, d’enlever son fils dans ses bras et de fuir avec lui jusqu’au fond des forêts.
C’était un sentiment étrange, à la fois primitif, brutal et d’une étonnante douceur et Gilles avait la sensation bizarre que de cette petite silhouette partaient d’invisibles prolongements, semblables à des lianes, qui venaient s’accrocher au plein de son cœur et s’y cramponnaient. Divinement heureux et affreusement jaloux de voir l’enfant si près de Cornplanter, il vivait à la fois le paradis et l’enfer, oubliant totalement le malheureux qu’il s’était juré de délivrer d’une manière ou d’une autre.
— C’est le plus bel enfant que j’aie jamais vu ! marmotta dans son dos Tim sincère. Tu es heureux ?
— Tu n’imagines pas à quel point…
— Je vois… Seulement il y a ce pauvre type, là-bas, qui ne doit pas l’être autant que toi. Qu’est-ce qu’on fait ?
— Tout ce qu’on peut faire pour lui, c’est le tuer avant qu’il ne souffre trop. Mais les mousquets font du bruit. Ne pourrait-on essayer de trouver un arc et des flèches dans une de ces cabanes ? Il ne doit plus y avoir un chat à l’intérieur. Si j’en juge à l’importance de la foule, tout le village est sur la place.
— On peut toujours essayer.
Le plus doucement qu’ils purent, les deux hommes quittèrent leur abri de buissons et de taillis et se mirent à ramper dans les herbes déjà hautes de la prairie puis dans le maïs en direction du village. À mesure qu’ils s’en approchaient le vacarme de cris et de chants rythmés par le roulement frénétique du tambour leur emplissait les oreilles en même temps que l’odeur du village montait à leurs narines. C’était une odeur un peu aigre mais qui n’était pas absolument déplaisante. Elle sentait les herbes marinées dans la graisse, la mousse et le feu de bois.
Soudain, un cri atroce domina le tumulte :
— Bon Dieu ! jura Tournemine. Ils s’y mettent déjà.
Redressés sur les mains, le cou tendu, l’œil au ras des plantes, Tim et Gilles embrassèrent la scène. L’homme au poteau se tordait de souffrance et hurlait sans discontinuer tandis qu’une vieille femme lui appliquait sur le ventre un soc de charrue rougi au feu.
— Vite ! gronda Gilles en courant vers la première case. Il faut trouver cet arc tout de suite, sinon je tire… Écoute ces démons, ils rient des souffrances de ce malheureux…
Il allait franchir le seuil mais, brusquement, il s’arrêta horrifié : Cornplanter conduisait l’enfant vers l’homme attaché au poteau. Il tenait une torche allumée qu’il plaça dans la main du petit garçon, lui désignant la victime avec un sourire d’encouragement. L’enfant fit signe qu’il avait compris, et, souriant à son tour, marcha d’un pas ferme vers le malheureux. Alors n’écoutant plus que sa fureur, Gilles fonça…
Courant comme un fou, renversant à coups de poing ceux qui gênaient son passage, il tomba comme la foudre près de l’enfant au moment où il approchait la flamme du corps sans défense, arracha la torche de sa petite main et l’écrasa furieusement sous son talon. Puis, tirant son couteau de chasse, il le plongea d’une main ferme dans le cœur du supplicié qui, atrocement brûlé, poussait de longues plaintes.
Un profond silence s’abattit sur l’assemblée. L’effet de surprise avait joué à plein en faveur du Français mais ne dura qu’un instant. Bientôt une clameur indignée emplissait la place. Une poignée de guerriers s’empara de Gilles, le maîtrisa et le traîna plus qu’elle ne le conduisit devant le chef. Celui-ci considéra son nouveau prisonnier avec le dédain amusé que l’on réserve en général aux simples d’esprit.
— J’imagine que tu es de la famille de cette loque sans courage que j’allais livrer aux femmes et aux enfants pour leur amusement. Il faut que ce soit cela car, lui donner une mort rapide, c’est accepter de prendre sa place…
Il avait parlé anglais, langue qu’il maniait avec une grande aisance.
— Je n’ai jamais vu cet homme, fit Gilles tranquillement.
— Qu’avais-tu alors besoin de te mêler de son sort ?
— En dehors du fait qu’il était âgé et visiblement faible, son sort ne m’intéressait pas. En revanche, je refuse formellement que tu apprennes à cet enfant le déshonorant métier de bourreau, ajouta-t-il en désignant le petit garçon dont les grands yeux bleus, si semblables aux siens, le considéraient avec sévérité.
Ceux de Cornplanter se chargèrent de nuages.
— Comment oses-tu, misérable Visage Pâle, venir me dicter ce que je dois ou non apprendre à mon fils ?
— S’il était ton fils, je ne me mêlerais certainement pas de son éducation. Mais il n’est pas ton fils.
Brusquement, l’Iroquois arracha le tomahawk qui brillait à sa ceinture et le brandit furieusement au-dessus de la tête de l’insolent.
— Qui a osé te dire que Tikanti n’était pas mon fils ?
— Personne. Mais moi je le dis. Il ne peut pas être ton fils. Il est celui de Sitapanoki, la fille du dernier Sagamore des Algonquins que tu as volée à Sagoyewatha. Et il est aussi le mien.
Comme un seau d’huile jeté sur de l’eau bouillonnante, la surprise éteignit la colère de Cornplanter. Son bras armé retomba lentement à son côté.
— Ton fils…
— Mais oui. Allons, regarde-le… et regarde-moi ! Ne vois-tu pas qu’il me ressemble ? Regarde ses yeux !
Repoussant d’une bourrade ceux qui le maintenaient, il se pencha, prit dans sa main le menton de l’enfant qui, mécontent, se mit à cracher comme un petit chat en colère et l’obligea à lever la tête.
— … Allons ! Regarde bien !… Ils ne sont pas fréquents, chez les Iroquois, ceux qui ont des yeux de cette nuance.
Un long moment l’Indien considéra les deux visages dont les clairs rayons du soleil levant accentuaient la ressemblance. Au désenchantement qui se peignit sur sa figure, Gilles comprit qu’il était convaincu. Sa main, encore possessive malgré tout, vint se poser sur la tête de l’enfant qu’il appelait Tikanti3, s’y attarda en une sorte de caresse qui surprit le chevalier, les Indiens n’étant guère réputés pour leur tendresse. Finalement, d’un geste maussade et d’un ordre brutalement aboyé, Cornplanter écarta ceux qui gardaient son prisonnier.
"Haute-Savane" отзывы
Отзывы читателей о книге "Haute-Savane". Читайте комментарии и мнения людей о произведении.
Понравилась книга? Поделитесь впечатлениями - оставьте Ваш отзыв и расскажите о книге "Haute-Savane" друзьям в соцсетях.