— Pour qu’on ait l’air de jumeaux ? Tu sais que j’ai toujours eu un faible pour les bérets basques d’origine, et celui-là est presque aussi large que ton couvre-chef ! Il n’y a plus qu’à espérer que la Manche ne nous secoue pas trop !
Ce n’était pas sans un serrement de cœur que Mme de Sommières et Marie-Angéline les avaient vus disparaître dans la voiture de Langlois sous leur aspect habituel.
— Nous croyons que ça va durer longtemps ? soupira Plan-Crépin en repliant machinalement l’élégant foulard Hermès qu’Aldo avait oublié.
— Qu’est-ce qui vous prend, Plan-Crépin ? Vous, si amie de l’aventure ? Car au fond c’en est une comme les autres.
— Nous voilà bien paisible tout à coup ! Aldo joue sa vie, sa liberté, son honneur.
— Pas sa vie ! On ne l’accuse pas d’avoir tué quelqu’un. Ce qui n’a pas toujours été le cas ! Souvenez-vous de l’affaire de la Perle ! Et puis n’oubliez pas que, dans deux jours, on sera là-bas, nous aussi ! J’avoue que je serais curieuse de voir si Lisa – au cas où ils se retrouveraient face à face ! – reconnaîtrait son mari. Allez, Plan-Crépin, du nerf ! Ou je me trompe fort ou vous allez avoir du grain à moudre chez nos bons amis britanniques ! Alors, d’abord les réservations et ensuite les bagages !
— Pour combien de temps ? Langlois nous a accordé deux ou trois jours !
— Allons donc ! Il nous connaît trop bien ! Disons... une quinzaine... et on rachètera sur place ce qui pourrait venir à manquer !
Plan-Crépin disparut en direction du vestibule où était posé le poste de téléphone principal. Elle avait recouvré le sourire surtout en évoquant un éventuel face-à-face entre Aldo et sa femme... Si Lisa ne le reconnaissait pas, ce serait sans doute le meilleur des tests. Personne d’autre n’y arriverait... sauf peut-être une autre, une dont Marie-Angéline espérait qu’elle ne remettrait plus jamais les pieds en Europe...
En débarquant à Londres après une traversée plus clémente que le temps ne le laissait supposer, et surtout en arrêtant la voiture devant l’imposante façade de l’hôtel Dorchester, Adalbert ne put se défendre d’un petit pincement au cœur. Il aurait tellement préféré rejoindre la jolie maison qu’il avait achetée à Chelsea où il avait de si troublants souvenirs. Si cruels aussi ! Sans Plan-Crépin, il s’apprêtait à faire une énorme sottise. Tout cela s’était effacé pour lui permettre de renouer avec l’existence douillette qu’il avait su se faire, mais il n’en restait pas moins ce home confortable où il aurait tant aimé revenir. Seulement, l’existence dans l’ancienne demeure de Dante Gabriel Rossetti ne se pouvait concevoir sans les soins et la cuisine de Théobald, et cette fois il était absolument impossible de l’y emmener : cela équivaudrait à y apposer sa signature... Il n’empêche que séjourner dans un palace quelconque ne lui disait rien du tout !
Sans paraître s’en apercevoir, Aldo suivait le cheminement de la pensée de son ami en glissant de temps en temps un coup d’œil sur ce profil barbu dans lequel lui-même avait peine à reconnaître son habituel complice. Finalement, il se décida :
— Je suis conscient que tu t’es attaché à Chelsea mais on ne fait que passer à Londres, et, quand cette histoire sera terminée, tu la retrouveras, ta maison ! On pourra même y fêter le retour de ce foutu Sancy, quand on l’aura récupéré !
— À condition qu’on y parvienne. À ce propos, il m’est venu une idée : si c’était elle ?
— Qui donc ?
— Ava !
— Ava ? Tu rêves ? Tu la prends pour Einstein ?
— Pas tant que ça ! Imagine qu’elle ait dégoté un type présentant des ressemblances avec toi. Elle te connaît suffisamment pour avoir relevé les différences. En outre, c’est une Astor et elle doit connaître Hever Castle comme sa poche. Elle organise le cambriolage et, là-dessus, elle galope à Venise pour ramasser « ce que tu lui as promis », te « payer » et mettre définitivement le diamant à l’abri ?
— Tu devrais écrire des romans policiers à tes moments perdus. Elle est rusée, mais pas à ce point, et surtout elle n’est pas assez intelligente !
— Ça je veux bien l’admettre. Alors, c’est quoi le programme dans l’immédiat ? Hever Castle ?
— Non. Levington Manor, à une vingtaine de kilomètres. Il faut d’abord apprendre où est passé lord Allerton. Sa disparition ne correspond à rien et surtout pas au personnage. C’est la courtoisie, la générosité, la gentillesse dans toute l’acception du terme ! En tout cas pas un homme à claquer la porte au nez d’un invité. Surtout...
— De ta classe !
— Crétin ! Elle en prend un coup, ma classe, sous cet attirail ! Tout juste si je me reconnaîtrais moi-même ! Je ne quitterai pas l’Angleterre tant que je ne saurai pas ce qu’Allerton est devenu parce que je ne peux pas me sortir de l’esprit que les deux histoires sont liées...
— Tu as peut-être raison ! Allons donc visiter ce joli manoir !...
Une des manies de l’Angleterre était de mélanger joyeusement la classification des demeures particulières. Par exemple, si Bodiam Castle ou Leeds Castle méritaient amplement leur titre châtelain avec tours, douves et bâtiments rassemblant plusieurs siècles, Petworth House présentait les dimensions d’un demi-Versailles, et Hever aurait pu se contenter de Manor. Quant à Levington Manor, il aurait pu battre à plates coutures la Tour de Londres tant il était imposant. Moins haut peut-être, mais deux fois plus large.
— C’est le style Tudor, ce machin ? demanda Adalbert en stoppant la voiture à quelque distance du pont-levis. Ça vous a un petit côté Plantagenêt...
— L’extérieur, mais si on nous laisse entrer, tu pourras admirer des logis on ne peut plus Henry VIII, sans compter des parterres qui auraient enchanté ses épouses. J’espère que lord Allerton est rentré chez lui et qu’il va accepter nos propos... malhonnêtes parce que notre histoire de film n’est rien d’autre... et surtout qu’il ne va pas me reconnaître ! Nous sommes de vieux amis.
Une grosse cloche pendait au portail armé de pentures de fer. Agitée énergiquement, elle fit entendre le bruit d’un bourdon de cathédrale, mais le vantail s’ouvrit presque aussitôt. Un majordome taillé sur le patron d’un homme des cavernes – ce qui ne lui allait pas du tout ! – s’encadra dans l’ogive de pierre :
— Ces Messieurs désirent ?
Aldo avait assez souvent rencontré Sedwick pour que ce dernier hésite sur son identité, mais il constata avec satisfaction qu’aucune lueur d’intérêt ne s’allumait dans son œil glauque. Avec son bel accent américain, il tendit deux cartes professionnelles :
— Mon compagnon s’appelle Omer Walter et, moi, je suis Josse Bond de la Metro Goldwin Mayer. Nous désirons rencontrer lord William Allerton...
— Il est absent !
— Encore ! fit une voix éminemment distinguée. Ça devient une manie ? Où est-il encore passé, ce vieux crocodile ?
Retournés d’un même mouvement, les faux cinéastes purent contempler dans toute sa gloire l’Honorable Peter Wolsey derrière lequel s’allongeait une vénérable Bentley – tellement bien entretenue qu’elle leur rappela la voiture de Tante Amélie – au volant de laquelle Finch se tenait raide comme un piquet. Quant à Sa Seigneurie, elle avait troqué ses élégants vêtements de ville pour une sorte de tenue de golf en tweed dont la pièce maîtresse, sous une veste admirablement coupée, était un pull-over à col roulé aux couleurs, probablement, de son club. L’une de ses mains gantées balançait négligemment son monocle.
Avec son sourire en demi-lune, il se présenta, ajoutant qu’il était positivement ravi de rencontrer des membres d’une profession aussi éminemment artistique. Puis revint à Sedwick qui avait assisté sans broncher à cet intermède mondain :
— Alors, mon ami, où est-il ?
Pour un observateur attentif, le ton avait légèrement changé. Un domestique ne répondait pas au fils d’un duc comme à n’importe quel visiteur :
— Mais je n’en sais rien ! Je peux jurer que Sa Seigneurie ne m’a rien confié avant de quitter la maison !
— Cela fait combien de temps maintenant ?
— Huit jours, et aucune nouvelle annonçant son retour ne nous est parvenue.
— Comment s’est décidé son départ ?
— Mylord a reçu une lettre, l’a lue, l’a mise dans sa poche, commandé qu’on lui prépare une valise pour trois ou quatre jours, puis il a ordonné à Walter, le chauffeur, de le conduire à la gare, et il est parti.
— Sans dire où il allait ?
— Non.
— Et personne n’a demandé à le voir depuis ?
— Si. Le soir même, nous avons eu un visiteur : le prince Morosini, de Venise. Il prétendait avoir rendez-vous avec Sa Seigneurie. Je lui ai dit ce qu’il en était et, naturellement il a été très déçu. D’autant qu’il comptait séjourner ici deux ou trois jours, comme il en avait l’habitude...
— Et ?
— Mylord n’étant pas là, il est reparti.
— S’il était lié d’amitié avec lord Allerton, pourquoi ne pas lui avoir offert l’hospitalité ? Ne serait-ce que pour une nuit ? Le temps était abominable si mes souvenirs sont bons ?
— Mais parce que je n’avais pas d’ordres. Il prétendait être invité...
Le mot choqua Aldo qui faillit réagir mais Wolsey s’en chargeait déjà :
— Prétendait ? Je croyais que lord Allerton et lui étaient liés par des liens d’amitié nés d’une égale passion pour les joyaux, célèbres ou non ? Rien d’étonnant quand on connaît la réputation du prince...
— Le prince ! Le prince ! Si Votre Seigneurie veut bien me permettre de lui dire le fond de ma pensée, le départ précipité de lord Allerton a été déterminé pour la seule raison qu’il ne voulait pas le voir ! Alors pourquoi me serais-je permis de le laisser s’installer dans la maison. D’ailleurs, la suite des faits m’a donné raison !
— Expliquez-vous !
— Justement à cause du temps. Au lieu de descendre au village pour s’y réfugier à l’auberge – dont la réputation n’est plus à faire ! – et d’y attendre la fin de la tempête, il a filé jusqu’à Hever Castle, à vingt kilomètres d’ici, sous prétexte que lord Astor est l’ami de son beau-père. On l’y a reçu... et il en est reparti en emportant le trésor de la maison : un diamant célèbre ! Si je l’avais laissé entrer, il serait peut-être reparti avec une partie de la collection, sinon la totalité !
En enfonçant discrètement mais fermement son coude dans les côtes d’Aldo, Adalbert prévint une réaction sans doute brutale. Encaisser une allusion aussi insultante venant d’un domestique qui jusqu’à présent s’était comporté correctement était d’autant plus insupportable qu’elle était lâchée devant des étrangers. Proprement intolérable, quand on connaissait Aldo ! Peut-être par solidarité de classe, Peter Wolsey n’eut pas l’air d’apprécier :
— Si je voulais votre opinion, mon garçon, je vous la demanderais. Ce qui n’est pas le cas ! Eh bien, puisque Allerton s’est offert un petit voyage, je n’ai plus rien à faire en ce lieu ! Vous non plus, messieurs, je suppose ?
— Nous venions seulement voir si le propriétaire de ce beau château nous autoriserait à tourner quelques scènes d’un film sur les femmes du roi Henry VIII dont la Metro Goldwin Mayer a formé le projet ! répondit Adalbert, mais rien ne presse. Nous reviendrons plus tard, voilà tout. Le propriétaire rentrera bien un jour chez lui ! (Puis se tournant vers l’Honorable Peter :) Si vous vouliez bien dire à votre chauffeur de reculer...
— Mais comment donc ! De toute façon nous partons, nous aussi. Finch ! Laissez le passage à ces messieurs ! Un film sur les épouses d’Henry VIII dites-vous ? Avec les moyens américains, ce sera sans doute somptueux... mais vous avez dans la région d’autres châteaux...
Tout en parlant, il jouait avec son monocle qu’il faisait plus ou moins tournoyer négligemment et qui lui échappa. Il se baissa vivement pour le ramasser, sortit son mouchoir pour l’essuyer puis le recasa dans son orbite en faisant une affreuse grimace vite changée en sourire, tandis qu’Adalbert sortait un papier de sa poche.
— Oui ! Je vois que l’on vous a donné une liste ! Si je peux me permettre un conseil, vous devriez pousser jusqu’à Hever Castle, le château de lord Astor, à une vingtaine de kilomètres...
— Celui-là ? fit Adalbert en pointant un nom.
— Tout à fait ! Il est primordial, puisqu’il a vu naître l’une des plus importantes de ces dames, une des deux qui ont péri sous la main du bourreau. Mais c’est aussi celui où l’on a volé ces jours-ci le diamant qui fait tant de bruit ! Ça m’étonnerait que l’on vous laisse seulement entrer !
— On va nous flanquer à la porte, grogna Aldo. D’ailleurs, il doit y avoir la police partout !
"Le vol du Sancy" отзывы
Отзывы читателей о книге "Le vol du Sancy". Читайте комментарии и мнения людей о произведении.
Понравилась книга? Поделитесь впечатлениями - оставьте Ваш отзыв и расскажите о книге "Le vol du Sancy" друзьям в соцсетях.