Toute la joie de l’instant précédent s’évanouit en Marianne, pour laisser l’angoisse reprendre la place un court moment abandonnée.
— Qu’as-tu fait, alors ? demanda-t-elle la gorge sèche.
— Que pouvais-je faire ? Je suis revenu à Nantes à toute vitesse, pensant que peut-être M. Jason y aborderait. J’ai remis la lettre à M. Patterson et j’ai attendu. Mais nous n’avons rien vu venir.
Marianne baissa la tête, envahie soudain d’une peine amère qu’elle n’avait pas la force de dissimuler.
— Allons, murmura-t-elle, c’est fini. Il n’aura pas ma lettre.
— Et pourquoi donc pas ? protesta Gracchus qui, désolé de voir une larme glisser sur la joue de Marianne, faillit bien en lâcher sa courtepointe. Il l’aura toujours plus vite que s’il était en Amérique ! M’sieur Patterson a dit que c’était bien rare s’il doublait les parages de Nantes sans s’y arrêter. Il dit aussi que la « Sorcière de la mer » devait avoir à faire d’urgence ailleurs, mais qu’elle ne tarderait sans doute pas à venir à Nantes. J’aurais bien attendu un peu plus, mais j’avais peur à la fin que vous vous tourmentiez. J’avais raison, ajouta-t-il logique, puisque vous m’avez cru mort... Et, de toute façon, poursuivit-il avec une force accrue pour tenter de faire passer en Marianne sa confiance, le consul m’a promis qu’il donnerait consigne à tous les capitaines de navires en partance d’avertir la « Sorcière » au cas où ils la rencontreraient, qu’une lettre urgente l’attend à Nantes. Alors, vous voyez !
— Tu es un brave garçon, Gracchus, soupira Marianne un peu réconfortée en se levant, et je te récompenserai comme tu le mérites.
— Pas la peine ! Vous êtes contente ? C’est bien vrai ?
— Bien vrai. Tu as fait tout ce qu’il était possible de faire. Le reste ne nous appartient plus... Repose-toi maintenant, je n’aurai pas besoin de toi ce soir.
— Au fait, demanda Gracchus soupçonneux, comment est-ce que vous avez fait, sans moi, tous ces jours passés ? Vous m’avez remplacé ?
Marianne haussa les épaules et sourit.
— C’est bien plus simple que ça, mon garçon. Je ne suis pas sortie, voilà tout ! Tu sais bien que tu es irremplaçable...
Et, laissant le fidèle Gracchus tout rasséréné par cette assurance, Marianne rentra chez elle. Ce fut pour y trouver un Jérémie plus lugubre que jamais. La mine longue, il l’attendait au pied de l’escalier, dans une attitude si accablée que l’on pouvait supposer toutes les catastrophes. Marianne savait bien qu’il n’en était rien et, en général, elle s’amusait de cette étrange propension qu’avait son majordome à prendre une figure sinistre pour annoncer les choses les plus anodines : la visite de quelque ami ou le menu préparé par la cuisinière, mais ce soir elle avait les nerfs à fleur de peau et la figure de Jérémie l’exaspéra.
— Qu’y a-t-il encore ? s’écria-t-elle. L’un des chevaux a-t-il perdu un fer ou bien Victoire a-t-elle préparé une tarte aux pommes pour le souper ?
Du coup, l’air accablé du majordome tourna à la consternation offensée.
D’un pas solennel, il se dirigea vers une console, y prit une lettre qui attendait sur un plateau d’argent et vint offrir le tout à sa maîtresse.
— Si Mademoiselle n’était pas partie aussi vite, soupira-t-il, j’aurais eu le loisir de remettre à Mademoiselle cette lettre urgente qu’un messager couvert de poussière m’a remise un peu avant le retour de notre cocher.
— Une lettre ?
C’était un pli étroit, cacheté de cire rouge et qui avait dû fournir une longue route car son papier épais était un peu froissé et sali, mais à son contact les doigts de Marianne se mirent à trembler. Le cachet n’avait d’autre signe distinctif qu’une croix, mais elle avait immédiatement reconnu l’écriture de son parrain. Cette lettre, c’était sa sentence à elle, une sentence de vie, plus cruelle peut-être qu’une sentence de mort.
Très lentement, Marianne monta l’escalier sans ouvrir la lettre. Elle avait toujours su qu’un jour elle arriverait, cette missive, mais elle avait tant espéré qu’elle pourrait lui donner sa propre réponse ! Et maintenant, elle retarderait autant qu’il était possible le moment de la décacheter, le moment où ses yeux prendraient possession du texte parce que, bien certainement, il aurait l’apparence implacable d’un arrêt du destin.
Parvenue dans sa chambre, elle y trouva Agathe, sa femme de chambre, qui rangeait du linge dans une commode et voulut la renvoyer.
— Mademoiselle est bien pâle ! remarqua la jeune fille en jetant un regard inquiet au visage décoloré de sa maîtresse. Il vaudrait mieux qu’elle me laisse d’abord la déshabiller, lui ôter ses chaussures. Elle se sentirait mieux. Ensuite, j’irai lui chercher quelque chose de chaud.
Marianne hésita puis, posant la lettre sur son secrétaire, poussa un soupir.
— Vous avez raison, Agathe. Merci. Je serai mieux, en effet.
C’étaient encore quelques secondes de gagnées, mais, tandis qu’Agathe lui ôtait ses vêtements de sortie et les remplaçait par une moelleuse robe d’intérieur en lainage vert amande garnie de rubans mordorés et par des pantoufles assorties, son regard demeura rivé à la lettre. Elle la reprit enfin, et, un peu honteuse de sa faiblesse puérile, alla s’étendre auprès du feu dans sa bergère préférée. Tandis qu’Agathe sortait sans bruit de sa chambre, emportant les vêtements qu’elle venait de quitter, Marianne d’un coup d’ongle décidé fit sauter le cachet rouge, déplia la lettre. Le texte était court et laconique. En quelques mots, le cardinal informait sa filleule qu’elle ait à se rendre, le 15 du mois suivant, à Lucques, en Toscane et de s’installer à l’auberge del Duomo. Il ajoutait :
« Aucune difficulté ne sera faite par la police pour délivrer un passeport si tu déclares vouloir prendre les eaux de Lucques pour ta santé. Depuis que Napoléon a fait de sa sœur Elisa une grande-duchesse de Toscane, il voit d’un bon œil que l’on se rende à Lucques. Sois exacte au rendez-vous. »
Rien de plus ! Marianne, incrédule, retourna le billet dans tous les sens.
— Comment ? C’est tout ? murmura-t-elle abasourdie.
Pas une parole d’affection ! Rien qu’un rendez-vous sans explication, sans autre indication qu’un conseil pour l’obtention de son passeport. Pas un mot sur l’homme qu’on lui destinait !
Car, enfin, pour être si péremptoire, il fallait que le cardinal marchât à coup sûr. Ce rendez-vous, cela voulait dire que le mariage avec Francis Cranmere était cassé, mais cela voulait dire aussi que, quelque part sous le soleil, un inconnu était prêt à l’épouser.
Comment le cardinal n’avait-il pas compris tout ce que cet inconnu pouvait avoir d’effrayant pour Marianne ? Etait-il vraiment si difficile de dire quelques phrases le concernant. Qui était-il ? Quel âge, quelle figure, quel caractère ? C’était comme si Gauthier de Chazay avait mené sa filleule par la main jusqu’à l’entrée d’un tunnel plein de ténèbres... Bien sûr, il l’aimait, bien sûr il ne voulait que son bonheur, mais, tout à coup, Marianne eut l’impression de n’être plus qu’un pion sur l’échiquier d’un joueur habile, qu’un simple jouet entre des mains puissantes qui, au nom de la famille et de l’honneur, avaient sur elle tous les pouvoirs. Et Marianne découvrait qu’elle avait lutté pour rien en luttant pour une liberté illusoire, que tout avait été inutile. Elle se retrouvait fille de grande maison, attendant passivement le mariage que d’autres avaient arrangé pour elle. Les siècles d’impitoyable tradition se refermaient sur elle comme la pierre d’un tombeau.
Avec lassitude, Marianne alla jeter le billet dans la cheminée, le regarda se consumer puis revint prendre la tasse de lait qu’Agathe lui avait montée, serrant, autour de la porcelaine chaude, ses doigts glacés. Une esclave ! Rien de plus qu’une esclave ! Aux ordres de Fouché, aux ordres de Talleyrand, aux ordres de Napoléon, de Francis Cranmere, du cardinal de San Lorenzo... aux ordres de la vie !... Quelle dérision !...
Une révolte la gonfla tout entière. Au diable ce secret ridicule qu’on avait exigé d’elle pour mieux la lier ! Elle avait besoin, désespérément, d’un conseil, d’un ami et, pour une fois, elle ferait ce qu’elle avait envie de faire ! Elle se sentait étouffer de colère, de chagrin, de déception. Parler la soulagerait... Avec décision, elle marcha vers le cordon de la sonnette, tira deux fois. L’appel fit accourir Agathe.
— Monsieur de Jolival n’est pas encore là, n’est-ce pas ?
— Si, Mademoiselle, il vient de rentrer.
— Alors, priez-le de venir jusqu’ici. J’ai à lui parler.
— Je savais que quelque chose n’allait pas, se contenta de dire tranquillement Arcadius quand Marianne l’eut mis au courant de la situation. Je savais aussi que, si vous ne disiez rien, c’était parce que vous ne le pouviez certainement pas.
— Et cela ne vous a pas choqué ? Vous ne m’en voulez pas ?
Arcadius se mit à rire, mais, si ce rire était franc, il était sans gaieté et n’éclaira pas ses yeux.
— Je vous connais bien, Marianne. Quand vous êtes obligée de cacher quelque chose à un ami sincère, vous en souffrez tellement que vous en vouloir serait non seulement absurde mais cruel. Et, en l’occurrence, vous ne pouviez faire autrement. Les précautions de votre parrain étaient légitimes, sages même. Qu’allez-vous faire maintenant ?
— Je vous l’ai dit : attendre jusqu’à la dernière minute l’arrivée de Jason. Sinon... me rendre au rendez-vous que me donne mon parrain. Voyez-vous une alternative ?
A la grande surprise de Marianne, Arcadius rougit violemment, se leva, fit un tour dans la chambre, les mains au dos, puis l’air gêné, revint vers son amie.
— Il y en aurait bien eu une autre et qui eût été la plus simple pour vous. Malgré ma vie agitée, je suis bon gentilhomme et vous auriez pu sans déchoir devenir Mme de Jolival, notre différence d’âge vous mettant à l’abri de toute... revendication de ma part. J’aurais pu être pour vous un mari aussi paternel que factice. Malheureusement ce n’est pas possible.
— Pourquoi donc ? demanda doucement Marianne qui s’était attendue un peu à cette réaction sans laquelle Arcadius n’eût pas été lui-même.
Arcadius devint ponceau et lui tourna carrément le dos pour répondre, dans un souffle :
— Je suis déjà marié. Oh ! c’est une vieille histoire, ajouta-t-il très vite en se retournant, et j’ai toujours fait tout ce que je pouvais pour l’oublier, mais il n’en demeure pas moins qu’il y a, quelque part au monde, une Mme de Jolival qui a sur moi, sinon tous les droits, du moins celui de m’empêcher de reconvoler.
— Mais enfin, Arcadius, pourquoi ne le disiez-vous pas ? Quand je vous ai connu, dans les carrières de Chaillot, vous étiez même en litige contre Fanchon-Fleur-de-Lys parce que, si ma mémoire est fidèle, cette créature voulait vous marier de force à sa nièce Philomène et vous tenait en prison pour cela. Pourquoi ne lui aviez-vous pas dit que vous étiez marié ?
— Elle ne m’a pas cru, avoua Jolival piteusement. De plus, elle m’a dit que, même dans ce cas-là, cela ne constituerait pas un obstacle. Il suffirait de s’arranger pour supprimer ma femme. Or, je déteste Marie-Simplicie... mais pas à ce point-là tout de même ! Quant à vous, si je ne vous ai pas dit la vérité, tout d’abord c’est parce que, ne vous connaissant pas encore, je craignais que vous ne fussiez encombrée de principes qui vous empêcheraient de me conserver auprès de vous... et vous êtes exactement la fille que j’aurais voulu avoir.
Emue, Marianne se leva à son tour et, allant jusqu’à son vieil ami, passa affectueusement son bras sous le sien.
— Nous sommes à égalité en fait de dissimulation, mon ami ! Mais vous n’aviez rien à craindre. Moi aussi je tenais à vous garder, car, depuis la mort de ma tante, personne n’a veillé sur moi comme vous l’avez fait. Permettez-moi seulement une question. Ou est votre femme ?
— En Angleterre, grogna Jolival. Avant, elle était à Mittau et avant encore à Vienne. Elle a émigré dès le premier coup de feu tiré contre la Bastille. Elle était au mieux avec Mme de Polignac, tandis que moi... enfin nous avions des idées politiques diamétralement opposées !
— Et... pas d’enfants ? demanda presque timidement Marianne.
Mais, contrairement à son attente, Jolival se mit à rire.
— On voit bien que vous n’avez jamais vu Marie-Simplicie la mal nommée. Je l’ai épousée pour faire plaisir à ma pauvre mère et régler une interminable histoire de famille... mais je me suis bien gardé d’y toucher ! D’ailleurs sa religion et sa hauteur de vues lui auraient sans doute rendu insupportable, laideur mise à part, ce grossier contact humain que l’on appelle l’amour. Actuellement, elle est des dames de la duchesse d’Angoulême et, très certainement, parfaitement heureuse, si j’en crois ce qu’on murmure du caractère de cette princesse. Ensemble, elles doivent prier éperdument un dieu de colère et de vengeance de pourfendre l’Usurpateur et de rendre la France aux joies de la monarchie absolue, ce qui leur permettrait de rentrer à Paris au crépitement des pelotons d’exécution et au tintement joyeux des chaînes conduisant aux galères des dignitaires de l’Empire et les ex-révolutionnaires pêle-mêle. C’est une femme d’une grande douceur que Marie-Simplicie !...
"Marianne, et l’inconnu de Toscane" отзывы
Отзывы читателей о книге "Marianne, et l’inconnu de Toscane". Читайте комментарии и мнения людей о произведении.
Понравилась книга? Поделитесь впечатлениями - оставьте Ваш отзыв и расскажите о книге "Marianne, et l’inconnu de Toscane" друзьям в соцсетях.