- Laissez-la-lui et tâchez d’en couvrir son visage. Elle ne veut surtout pas que l’on sache cet accident...
- Puis-je vous demander qui vous êtes ?
- Je suis des filles d’honneur de Madame et j’ai connu Mme la duchesse lorsqu’elle l’était aussi... Allez, pressez-vous à présent ! J’espère qu’un médecin l’attend chez elle...
- Oui, oui... soyez tranquille Mademoiselle... ?
- De Fontenac !
- Merci ! On vous rapportera votre mante chez Madame...
L’instant suivant Charlotte regardait le petit groupe s'engager dans un large escalier montant à l'étage. Rassurée, elle se disposait à rebrousser chemin pour rentrer chez Madame quand un violent coup de tonnerre éclata juste au-dessus de sa tête. Simultanément un éclair déchira le ciel devenu noir comme de l’encre.
- Pressez-vous de vous mettre à l’abri, conseilla le garde qui s’était montré si secourable. Sinon vous allez être mouillée. A moins que vous ne préfériez attendre ici où vous serez à couvert...
- Merci, je préfère rentrer au cas où Madame me chercherait...
Prenant ses jupes à deux mains, elle se mit à courir le long du château mais elle n'était pas revenue à la hauteur de la chapelle que les nuages crevaient, déversant sur elle une trombe d'eau. En quelques secondes elle fut trempée mais n’en ralentit pas sa course pour autant, cherchant au contraire la protection du Quinconce au bout duquel était le salut...
Elle l'atteignait à peine quand l’attaque se produisit.
Brusquement quelque chose s'abattit sur elle l'enveloppant jusqu'à la ceinture - un tissu rêche qui pouvait être une couverture - où deux bras le resserrèrent. Elle sentit qu'on l’enlevait, que ses pieds ne touchaient plus terre. Elle hurla :
- A l’aide... Au secours !
Elle se débattit furieusement contre un agresseur plus vigoureux qu'elle. Il voulut la faire taire en appliquant une main sur sa bouche - à l'endroit tout au moins où il supposait qu'elle se trouvait -, mais pour ce faire dut relâcher son étreinte de la taille, ce qui permit à Charlotte de glisser sur le sol où elle hurla de plus belle mais alors il s’abattit sur elle. L’impression qu’un bahut lui tombait dessus ! Assommée, elle n’émit plus qu’un cri étouffé et perdit conscience...
En reprenant connaissance, ce fut la voix bien connue de Theobon qui lui parvint en premier :
- Où l’avez-vous trouvée ? S’inquiétait-elle.
On lui tapait dans les mains puis ce fut l’odeur piquante des sels qui la fit éternuer cependant qu’une autre voix perchée et mécontente répondait :
- Ici près, sous le Quinconce. Une grande brute était en train de l’assommer après lui avoir jeté je ne sais quel chiffon dessus !...
- Et vous avez volé à son secours ? Comme c’est bien ! Surtout par ce temps !
- Quoi, par ce temps ?
- Votre vaillance vous a fait oublier votre bel habit et vos rubans ! Je crains fort qu’ils ne soient gâtés !
- Hélas !... Cette divine couleur de rose mourante !... Mais l’on est gentilhomme que diantre !
Cette fois Charlotte ouvrit les yeux, sourit à Lydie puis s'arrêta sur le second visage qui était celui de Saint-Forgeat. Un Saint-Forgeat qui s’efforçait de faire bonne figure sous ses habits mouillés et sa perruque trempée. Elle lui sourit avec d’autant plus de gratitude qu'elle ne l’aurait jamais cru capable d'endosser l’armure du chevalier blanc défenseur de la veuve, de l’orphelin et des demoiselles en détresse :
- C’est vous qui m’avez sauvée ?
N’ayant plus de chapeau il salua du geste :
- J’ai eu cet honneur !
- Mais... comment avez-vous fait ? Ce malandrin semblait si fort.
- Quelques pouces de fer dans le dos sont convaincants vous savez ? Il a braillé et détalé sans demander son reste !
- Il aurait pu se retourner contre vous, hasarda Mlle de Theobon, une étincelle au coin de l’œil.
L’horreur se peignit sur la figure offusquée dont le fond de teint coulait lentement :
- Vous voulez dire... se battre avec moi ?
- Pourquoi pas ? Cela arrive quand on a affaire à ce genre d'individu... Il pouvait avoir... un couteau par exemple ?
- Un couteau ?... Pouah ! Un outil grossier qui ne saurait convenir à un gentilhomme. Seule l’épée...
Un doigt en l'air il semblait se disposer à entamer un cours magistral quand Theobon y coupa court :
- De toute façon nous ne vous remercierons jamais assez d’avoir secouru Mlle de Fontenac. Madame d’abord puis Monsieur sauront votre courage en la circonstance mais à présent, il faut me laisser prendre soin de Charlotte. Elle a eu très peur, elle est trempée et il lui faut du repos !
Ainsi congédié, Saint-Forgeat quitta la place en faisant des moulinets avec son arme et en sifflotant une ariette, visiblement satisfait de lui.
Après son départ, Charlotte, déshabillée, séchée, nantie d’une chemise de nuit propre et d’un bol de bouillon pour se réchauffer, gagna son lit dont sa compagne toujours efficace avait fait bassiner les draps comme en plein hiver. Non sans raison : l’orage qui continuait de balayer Fontainebleau avait fait tomber la température de plusieurs degrés. Il faisait presque froid. Charlotte se pelotonna dans son lit avec délice, repoussant de toutes ses forces le souvenir de ce qu’elle venait de vivre. Elle y penserait plus tard, quand elle serait remise... Naturellement courageuse, elle possédait cette faculté précieuse de s’abstraire un moment de ses soucis, de les laisser de côté afin de ne pas perturber le repos qui lui était nécessaire. Au couvent, son amie Victoire, que cela amusait, disait qu’elle avait la chance de pouvoir ôter sa tête et la déposer sur le chevet avant de s’endormir... La seule fois, évidemment, où elle n’avait pu le faire c’était justement cette fameuse nuit où elle avait laissé la panique l’entraîner à l’aventure sans s’accorder même le temps de réfléchir tant l’avait épouvantée la claustration définitive qui la menaçait.
Elle dormit d’un sommeil si réparateur cette nuit-là - ou ce qu’il en restait ! - qu’elle s’éveilla tard dans la matinée, tirée de son lit par Lydie au son des imprécations de Madame, outrée des dangers que pouvait faire courir à une jeune fille une anodine promenade dans un parc royal. Charlotte dut donc relater le début d’une histoire dont la princesse connaissait la fin. Son intention avait été de ne faire mention, en aucun cas, de sa rencontre avec Mlle de Fontanges mais là, elle avait été prise de vitesse : la jeune duchesse venait d’envoyer une de ses femmes prier Mlle de Fontenac de passer chez elle dans l’après-midi. Sur l’ordre de ses médecins elle gardait le lit et la recevrait par conséquent à l’heure qui lui conviendrait.
Tandis que Madame - qui allait mieux ! - clopinait avec précaution autour de son cabinet à la recherche de son agilité enfuie, Charlotte fit donc, pour elle et la seule Theobon, le récit de sa rencontre avec la favorite et de l’état où elle l’avait trouvée, mais sans mentionner les soupçons qu'elle nourrissait envers Mme de Montespan dont les bonnes relations avec les Orléans lui étaient connues.
- Pauvre fille ! Soupira Madame en se réinstallant un peu brusquement dans son fauteuil qui protesta. J’ai bien peur que son beau rêve ne soit désormais en miettes ! Le mal dont elle souffre est de ceux qui s’opposent aux relations normales entre amants. Le Roi a éprouvé pour elle la plus folle des passions. Plus forte, je pense, que celle qu’Athénaïs avait suscitée. Il a été fou de sa jeunesse, de sa beauté tellement parfaite que toutes les autres disparaissaient auprès d’elle. A part lui élever une statue il a commis toutes les folies pour elle, au point que la Reine en a tremblé. Seulement, comme les hommes dotés de gros appétits, Sa Majesté a besoin de partenaires à la mesure de cet appétit... et la maladie le fait fuir... Quand Fontanges est revenue de Maubuisson guérie - du moins en apparence ! - le feu a repris de plus belle mais si le mal est revenu...
- Madame a le sentiment qu’il va se détourner d'elle ? murmura Theobon. D’après Charlotte il reviendrait à Mme de Montespan.
- C'est ce que m’a dit Mme de Fontanges, appuya celle-ci.
- Rien d’étonnant à cela. La belle Athénaïs a peut-être vingt ans de plus que sa rivale mais elle n’a rien perdu de son éclat, ni de son esprit - un point faible chez Fontanges ! -, ni de sa vitalité... et elle jouit d’une santé de fer ! En perdant sa fraîcheur notre jolie fleur des monts d’Auvergne perd de sa beauté. Je crains fort qu’elle n’appartienne désormais au passé. Mais allez donc la voir comme elle vous le demande, petite, puisqu’il semble que vous ayez le pouvoir de lui faire du bien...
Et la messagère fut priée de venir chercher Mlle de Fontenac à quatre heures...
Le moment était bien choisi. L'orage de la nuit, s’il avait abattu quelques arbres et donné un surcroît de travail aux jardiniers, avait desserré l’étau de la chaleur, nettoyé le ciel et incité le Roi, les dames et la Cour à une promenade en forêt pour aller goûter au bord de la Seine. En suivant la jeune fille qu’on lui avait envoyée, Charlotte ne rencontra pratiquement personne et, étant inconnue à la Cour, n'éveilla aucune curiosité.
Proche de celui du Roi, l’appartement de la duchesse était l’un des plus beaux de l’étage et donnait à la fois sur la Cour ovale et le jardin de Diane mais il était presque désert quand Charlotte y pénétra. Pourtant, après avoir traversé l’antichambre et atteint un élégant cabinet tendu de brocatelle et abondamment fleuri, son guide lui fit signe de s'arrêter. La porte qui devait donner sur la chambre était entrouverte. Suffisamment pour laisser venir jusqu'à la visiteuse le ronronnement d'une voix au timbre assourdi couvrant mal l'écho de sanglots... Le cicérone de Charlotte eut un mouvement d'effroi qui déboucha sur un début d'affolement. Charlotte crut un instant qu'on allait lui faire rebrousser chemin, mais il n'en fut rien. On lui conseilla de rester là, dans l'embrasure d'une fenêtre, et d'attendre sans faire de bruit.
- L'heure est peut-être mal choisie, souffla-t-elle. Si la duchesse s’entretient avec son confesseur...
La voix qu'elle percevait était en effet basse, feutrée, comme celle d’un prêtre en train d’exhorter...
- Non, ce n’est pas un prêtre et je ne pense pas que cela dure longtemps. Ne bougez pas et attendez sans vous faire remarquer ! Je reviendrai vous chercher...
Sur ces mots la suivante s’éclipsa par une porte latérale laissant Charlotte dans son coin de fenêtre. Le ronronnement lénifiant continuait, les pleurs aussi d’ailleurs qui à mesure devenaient plus bruyants. Et soudain - ce fut un cri de révolte ! -, elle entendit :
- Mais, Madame, vous me parlez de quitter un amour comme on quitte un habit ! Jamais !... Jamais !
- Vous y serez contrainte. Autant vous donner la gloire de partir de vous-même ! Dieu a des grâces pour les âmes qui savent se soumettre à sa volonté...
- Où prenez-vous que Dieu exige le sacrifice de mon amour ? Le Seigneur n’a-t-il pas dit « Aimez-vous les uns les autres » ? J’aime, moi, et de toute mon âme !...
- Vous interprétez à votre profit mais regardez donc la vérité en face !
- Quelle vérité ?
- Vous vous êtes crue guérie et vous ne l’êtes pas. Vous n’avez pas vingt ans et vous perdez déjà votre beauté ! Ne vous y trompez pas ! C’est là un signe ! Votre amant ne supportera pas de vous voir vous flétrir à ses côtés ! Partez quand on peut encore vous regarder avec plaisir !... Il vous pleurera... un peu, ce qui est beaucoup chez lui !
- Est-ce lui qui vous a demandé de venir me dire tout cela ?
- Non. C’est l'intérêt que je vous porte ! Croyez-moi ! Partez quand il est encore temps !
Cette fois, il n’y eut d’autre réponse que de nouveaux sanglots. Dans l’embrasure de sa fenêtre Charlotte sentait monter en elle une vague d’indignation. Cette pauvre fille déjà ravagée par le chagrin n’avait nul besoin qu’une quelconque pécore vînt lui interdire les portes de l’espérance. N’écoutant que son indignation elle s'apprêtait à s’élancer au secours de la malheureuse duchesse quand la porte s’ouvrit sous la main d’une femme dont l’aspect la figea. Grande, un peu forte, elle n’était plus jeune mais belle encore, présentant un visage aux traits réguliers où les premières rides ne marquaient que légèrement une peau ivoirine. Les yeux noirs étaient magnifiques mais difficilement déchiffrables sous les paupières qui les voilaient par instants. La bouche était petite, charnue, pulpeuse même, mais avec quelque chose d’obstiné. Quand cette femme avait une idée en tête il devait être ardu de l’en faire démordre en dépit de l’expression douce, voire bénigne de ses traits. Elle était entièrement vêtue d’épaisse soie noire sans la moindre broderie d’or mais relevée par la blancheur des dentelles en point de France moussant à ses manches, à son modeste décolleté et composant la haute fontange couronnant ses cheveux noirs où paraissaient de discrètes mèches grises. Entre ses mains gantées, elle tenait un missel.
"On a tué la Reine!" отзывы
Отзывы читателей о книге "On a tué la Reine!". Читайте комментарии и мнения людей о произведении.
Понравилась книга? Поделитесь впечатлениями - оставьте Ваш отзыв и расскажите о книге "On a tué la Reine!" друзьям в соцсетях.