Il était prêt à partir et elle l’attira à lui pour lui donner un long baiser. Et son regard tomba sur la boîte aux émaux posée sur la table à coiffer :

— Joli, cela ! D’où le tenez-vous ?

Isabelle le lui enleva des mains juste avant qu’il ne l’ouvrît :

— Un présent de lord Digby, mais il ne faut l’ouvrir qu’au moment de s’en servir. Ce qu’elle contient est très volatile !

— Votre pseudo-alchimiste anglais a fait une nouvelle découverte ?

— Nouvelle, non. C’est sa fameuse « poudre de sympathie » dont il est si fier ! Il paraît qu’elle fait merveille !

— Que n’allez-vous la déverser sur la tête de Mazarin ! Il deviendrait votre obéissant toutou ?

— C’est alors la Reine qui me prendrait en grippe ! Elle y tient à son Cardinal pour rire ! Et je suis toujours dans ses bonnes grâces ! Sauvez-vous à présent et songez à ce que je vous ai dit !

— Je vais surtout penser aux heures que nous venons de vivre…. Et que nous revivrons ! Je vous le jure !

Un profond salut du feutre gris dont les plumes noires balayèrent le sol, et il était parti. Lentement, Isabelle se dirigea vers l’une des fenêtres dominant la cour du château. Celle-ci était pleine de cavaliers en train d’achever de se restaurer dont plusieurs étaient déjà en selle en suscitant le moins de bruit possible. Dans le jour naissant ce spectacle donnait une étrange impression d’irréalité. Personne ne parlait. Quand Condé apparut au bas des marches, Bastille lui amena sa monture sur le dos de laquelle il sauta en voltige.

— Au pas jusqu’à la route ! lança-t-il. Mais ensuite au galop ! Suivez-moi !

Quand le soleil se leva enfin, il éclaira une cour vide qu’Isabelle, toujours derrière sa fenêtre, contemplait avec au cœur un pincement. Combien de temps s’écoulerait avant qu’ils ne se joignent de nouveau ?…



1 La Fronde aura au moins suscité deux chefs-d’œuvre de la littérature française : Les Maximes et Réflexions de La Rochefoucauld et les Mémoires du cardinal de Retz.

2 Comme Châtillon, Mello est à flanc de coteau.

3 C’est le célèbre Nicolas Fouquet, surintendant des Finances, que le trop beau château de Vaux-le-Vicomte mena à sa perte.

5

Des espions comme s’il en pleuvait

Si ardente qu’eût été la visite de Condé, elle n’en laissa pas moins à Isabelle une impression d’inachevé. Peut-être parce qu’elle sentait confusément qu’elle ne se renouvellerait pas avant longtemps. Si même elle se renouvelait un jour. En dépit de son imposante escorte, son Prince avait commis une folie qui aurait pu lui coûter fort cher, voire lui être fatale, mais c’était parce qu’il espérait la ramener avec lui ! Elle avait refusé, il ne tenterait pas l’aventure une seconde fois…

A la pensée de ce qui aurait pu être ce matin sur lequel se levait un soleil triomphant, elle ferma les yeux pour mieux repousser l’image d’un couple chevauchant côte à côte en échangeant regards et sourires, en pensant à la nuit qui allait venir et à toutes celles qui suivraient, à ces heures d’amour qu’elle paierait peut-être de son honneur et peut-être du mépris de ces hommes qui étaient venus la chercher et qui ne verraient plus en elle que la maîtresse du Prince et non la veuve d’un héros ! Qui pourrait dire si son cher petit frère François – il commandait un corps d’armée à présent ! – ne se sentirait pas humilié de ses liens avec celle qui couchait si ouvertement avec son chef sous les yeux, toujours pleins de morgue, de l’allié espagnol ?

Non ! Elle avait eu raison même si la séparation l’avait déchirée plus que les autres fois ! Il fallait qu’au moins cette douleur serve à quelque chose ! Et ce quelque chose tenait en peu de mots : faire revenir Condé à son devoir, le réconcilier avec son roi légitime. François suivrait de lui-même.

En attendant, si Isabelle avait pu seulement supposer que l’expédition de Condé passerait inaperçue, elle se trompait lourdement. Bastille le lui avait fait entendre dès le lendemain et, pour la première fois depuis qu’il veillait sur sa duchesse, sans prendre de gants :

— Si Monsieur le Prince espérait ne pas être remarqué, il est dans l’erreur la plus complète. Dans le pays on ne parle que de cela. Il est vrai que, même de nuit, une troupe de cinq cents cavaliers peut difficilement faire croire à une simple visite. Pourquoi Monsieur le Prince a-t-il jugé utile d’être escorté par tout ce monde ?

Le visage d’Isabelle se ferma :

— Il venait me chercher et souhaitait assurer ma sécurité.

— Et ?

— Je suis là, non ? Que ces gens se mêlent donc de leurs propres affaires et la terre n’en tournera que mieux !

Bastille garda le silence un instant puis murmura :

— Pardonnez-moi si j’ai l’air de m’occuper de ce qui ne me regarde pas mais je ne souhaite rien tant que votre tranquillité… Déjà vous êtes exilée et il serait plus prudent de n’attirer l’attention sur vous que le moins possible ! J’ai cru apercevoir, près de l’église, le visage de l’abbé Fouquet !

— L’abbé Fouquet ? Tu as cru voir ou tu as vu ? Tu n’es pas homme à te contenter d’un à-peu-près !

— Non. C’était lui. Que répondre s’il osait vouloir se présenter à vous ?

— Que je ne reçois personne ! Si je me disais malade il viendrait accompagné d’un médecin et je ne veux pas le voir. Un point, c’est tout !

Qu’est-ce que, diable, l’abbé Basile pouvait-il manigancer à Mello alors qu’elle l’avait pratiquement chassé ? La réponse coulait de source quand on le connaissait  : s’assurer quelques complicités afin d’être renseigné sur les agissements de la duchesse et surtout les gens qui venaient chez elle.

— Si tu as des hommes sûrs, contente-toi de le faire suivre discrètement. Et comme Monsieur le Prince ne s’aventurera plus par ici, ajouta-t-elle sans pouvoir retenir un soupir, il sera vite las de perdre son temps !

Ce fut ce qu’il advint. Château et bourg retrouvèrent leur quiétude… et Isabelle continua à jouer aux quilles avec son ami Croft.

Cette sérénité dura environ un mois au bout duquel un nuage sombre apparut dans le joli ciel du mois de mai. Bastille dont la vigilance ne désarmait pas vint apprendre à Isabelle qu’un certain Duchesne venait de dénoncer un complot fomenté dans le but d’assassiner Mazarin. Il aurait reçu dans ce but de l’or que lui aurait fait remettre Christophe Bertaut, le maître des eaux et forêts de Bourgogne, Condéen confirmé, resté en relation non seulement avec le Prince dont il avait la confiance mais aussi avec la duchesse de Châtillon qu’il connaissait de longue date. Arrêté le 31 mai, conduit à Vincennes, il fut mis au secret en attendant de comparaître devant une commission spéciale siégeant à l’Arsenal mais l’instruction ordonnée contre lui fut infructueuse. Il nia énergiquement avoir voulu faire occire le Cardinal et se refusait d’ailleurs à tout interrogatoire en soutenant que sa qualité de magistrat le rendait justiciable uniquement du Parlement… En dehors de cela, il ne cachait pas qu’étant lié par l’amitié à la maison de Condé, gouvernante de la Bourgogne, il gardait une affection attristée pour Monsieur le Prince.

Lorsque l’on aime quelqu’un depuis l’enfance – ou peu s’en faut ! – il est difficile de changer ses sentiments parce qu’il ne se conduit pas comme il faudrait.

Les choses restèrent en l’état provisoirement mais Bertaut n’en demeura pas moins à Vincennes… C’est alors que Duchesne, le dénonciateur, mit en cause Jacques de Ricous, courrier habituel de Condé et dont la belle-sœur était la femme de chambre de Mme de Châtillon mais, comme ledit Ricous n’avait pas reparu et qu’il était toujours signalé dans les entours du Prince, il était difficile de l’appréhender.

A Mello l’inquiétude grandissait… Dès l’emprisonnement de Bertaut, Isabelle eut l’intuition qu’à travers cet homme avec lequel, autour de Viole, les relations avaient toujours été agréables, c’était elle que l’on visait mais quand, un matin, on lui apporta une lettre trouvée par un garde sur un banc du parc, elle en eut la certitude.

Anonyme, ce message lui faisait savoir que Ricous ne tarderait plus à tomber aux mains de la justice. Elle n’eut pas une hésitation sur l’auteur du message. Fouquet évidemment, dont elle devinait la présence occulte derrière ce drame ! Et, cette fois, elle eut peur. Non pour elle mais pour Agathe qu’elle aimait bien et qui le lui rendait, Agathe qu’il lui fallut mettre au courant mais qui subit le choc avec plus de sang-froid qu’elle ne s’y attendait. Peut-être parce que Isabelle l’avait prévenue en présence de Bastille :

— C’est elle qu’il faut protéger, dit-elle à son serviteur.

— Pour pouvoir vous faire chanter ?

— Sans aucun doute, si ce n’est pire, mais je ne vais pas attendre béatement les mauvais coups que ce maudit abbé me réserve.

— Qu’avez-vous l’intention de faire ?

— Demander à Mme de Brienne de parler à la Reine… et prier Mazarin de me recevoir !

Ce qu’elle fit sur l’heure, après quoi elle invita sa mère à venir chercher Louis-Gaspard au cas où l’entrevue en question se passerait mal… une éventualité toujours possible et dont elle ne voulait pas que son enfant eût à souffrir…

La lettre qu’elle écrivit fut digne et surtout calme, reflétant une sérénité qu’elle ne ressentait pas. Elle venait enfin de comprendre qu’elle avait manqué de prudence en chassant l’abbé Basile de cette façon si humiliante pour lui. Simplement parce qu’elle n’avait écouté que son instinct et que cet instinct l’avait trompée : elle n’imaginait pas que ce bellâtre semblable à beaucoup d’autres détînt en fait une telle puissance clandestine…

Deux jours plus tard, elle recevait en retour la réponse suivante1 :

« J’ai été si surpris de recevoir votre lettre, ça a été fort agréablement et rien ne saurait empêcher que j’en aie de la joie quand vous me fournirez quelque matière de vous servir. Je souhaiterais seulement que la passion que j’en conserve pût avoir toute son étendue libre et que je puisse l’exercer en embrassant vos intérêts avec chaleur sans m’exposer à en recevoir des reproches. Ce sera donc votre conduite, Madame, qui réglera la mienne à votre égard et, s’il est vrai que vous soyez dans les sentiments que Leurs Majestés peuvent désirer, après que je me serai informé de l’état de l’affaire dont vous me faites l’honneur de m’écrire, je vous y rendrai tous les services qui seront en mon pouvoir, et, en toutes autres choses qui vous regarderont vous éprouverez que je suis avec autant de zèle que de sincérité et de respect, etc. »

A la réflexion, la sagesse incita Isabelle à ne pas demander d’entrevue à Mazarin.

Sachant l’abbé Basile dans les environs elle pouvait craindre de ne pas ressortir libre du château de Saint-Germain. Elle se contenta donc d’une nouvelle lettre où elle exposait tout ce qu’elle avait à dire. Et cette fois, Mazarin ne lui répondit pas. En revanche, c’est à l’abbé Fouquet – il semblait être devenu plus ou moins son confident  ! – qu’il écrivit :

« J’aurais cru que Mme de Châtillon souhaitait que j’eusse l’honneur de la voir pour me parler de ses intérêts et me faire connaître que, sans raisons, je l’avais accusée d’avoir des intentions contre le service du Roi et ce qui pouvait me regarder. Car je ne pouvais pas m’imaginer qu’après tout ce que Monsieur le Prince avait dit, écrit et fait contre moi qu’elle voulût entreprendre de me faire croire qu’il avait de bons sentiments à mon égard, et vous devez être assuré que, comme ladite dame a toujours souhaité avec passion l’accommodement et cherché les occasions de le… [plusieurs mots illisibles]… pût tâcher d’elle-même d’introduire la négociation, ce que je ne puis mieux savoir, ayant quelques lettres de Monsieur le Prince dont il y en eu peu d’adressées à ladite dame, qui contiennent la déclaration d’une guerre immortelle contre Mazarin qui n’a point de parole, et, à son dire, est le plus méchant des hommes… »

De son côté, Isabelle, ne recevant pas de réponse, en ressentit de l’inquiétude. Christophe Bertaut, dont elle espérait obtenir la libération, demeurait prisonnier à Vincennes et restait fermement attaché à ses premières déclarations touchant les simples et naturels liens d’affection qu’il gardait aux Condés. C’était cette assurance que lui avait apportée Ricous à son dernier passage et il n’en attendait pas davantage. C’était aussi la raison pour laquelle Ricous n’était pas revenu. L’affaire d’ailleurs traînait en longueur et Bertaut allait être libéré quand un incident le maintint où il était : Mazarin venait d’apprendre d’un de ses nombreux espions que Condé avait fait arrêter, juger et pendre un individu, convaincu qu’il avait été payé par l’abbé Fouquet pour l’assassiner. Il aurait juré d’exécuter lui-même l’insupportable Basile s’il réussissait à lui mettre la main dessus.