En arrivant à la villa, le cortège se dispersa. L’une près de l’autre, les jeunes femmes passèrent devant Sapphô, saluèrent et franchirent le portique mais quand Marianne arriva devant elle, la poétesse la prit par la main et l’entraîna vers la chapelle.

— Pour ce soir, il vaut mieux que tu ne te mêles pas aux autres. Rentre chez toi. Je t’apporterai à souper dans quelques instants.

Docilement Marianne obéit et referma sur elle la porte de bois peint. A l’intérieur, il faisait presque sombre et une forte odeur de poisson régnait, une odeur qui n’existait pas quand elle était sortie et dont elle chercha à deviner la provenance. Elle pensa l’avoir trouvée quand elle découvrit, près du lit, un petit poisson plat qui brillait et, machinalement, le ramassa. Elle le contemplait encore sans d’ailleurs parvenir à comprendre comment il avait pu venir là quand Sapphô entra, portant dans un panier posé sur sa tête, des victuailles et une lampe à huile qu’elle alluma aussitôt et posa sur la table.

Mais, en voyant ce que Marianne tenait entre ses mains, elle fronça les sourcils, vint jusqu’à elle et prit le poisson.

— Il faudra que je gronde Yorghos, fit-elle d’un ton léger, qui sonna assez faux. Quand il rapporte sa pêche il a la manie de déposer toujours ses paniers ici parce qu’il trouve que la cuisine est trop loin !

— Ce n’est pas grave, fit la jeune femme avec un sourire. Je me demandais seulement comment le poisson était venu ici...

— Tout naturellement, tu vois... ! Tu vas pouvoir dîner.

Elle avait disposé rapidement sur la table un morceau de chevreau rôti, quelques tomates, du pain, du fromage et l’inévitable raisin, mais, maintenant, ses mains s’attardaient autour des écuelles et des objets familiers qu’elle venait d’étaler comme si elle se donnait encore un peu de temps avant de prononcer les paroles qu’elle était venue dire. Brusquement, elle se décida :

— Quand tu auras dîné, dit-elle, ne t’endors pas. Je viendrai te chercher lorsque la nuit sera noire...

— Pour aller où ?

— Ne pose pas de questions, pas maintenant ! Tout à l’heure tu comprendras beaucoup de choses qui, sans doute, t’ont paru bizarres, sinon insensées. Sache seulement ceci : je ne fais rien qui n’ait une raison profonde et j’ai dû réfléchir longuement durant toute cette journée, avant de décider ce que je devais faire de toi.

La gorge de Marianne se sécha d’un coup. Le ton de la femme s’était chargé d’une menace, voilée mais farouche. Elle songea soudain que, peut-être, elle avait vraiment affaire à une folle qui, comme tous les fous, s’ignorait elle-même et refusait de reconnaître son état. Mais elle ne voulut pas montrer la peur qui lui venait et se contenta de murmurer :

— Ah !... et tu as décidé ?

— J’ai décidé, oui... de te faire confiance ! Mais malheur à toi si tu me trompes ! La Méditerranée tout entière ne sera pas assez vaste pour te protéger de notre vengeance ! Maintenant, mange et attends-moi ! Ah, j’oubliais...

Du panier, elle tira un paquet d’étoffes noires qu’elle jeta sur le lit.

— Tu mettras ça ! La nuit est une cachette sûre à condition de s’y fondre aussi complètement que possible !

Quelle étrange créature ! Bien qu’elle portât encore ses absurdes vêtements à l’antique, cette Sapphô était maintenant totalement différente de ce qu’elle avait été jusqu’à présent. C’était comme si, tout d’un coup, elle avait choisi de rejeter un masque pour apparaître le visage nu. Et ce visage avait quelque chose d’implacable qui pouvait être inquiétant. Pourtant, elle avait dit qu’elle optait pour la confiance mais elle l’avait dit d’une voix si menaçante qu’on avait l’impression qu’elle le regrettait et que, peut-être, elle n’avait pas vraiment choisi son attitude. Elle obéissait aux circonstances.

Quoi qu’il en soit, Marianne pensa que le mieux était de lui obéir dans ce qu’elle commandait puisque son sort en dépendait, mais, tout de même, de se tenir sur ses gardes. Avec la force, le goût de la vie lui revenait... Calmement, elle se mit à table, mangea de bon appétit et prit même un certain plaisir au vin, fort et chaleureux, qui était la gloire de l’île et qui faisait couler dans ses veines une si agréable sensation de bien-être. De plus, elle avait tellement dormi qu’elle se sentait reposée, presque prête pour un nouvel affrontement avec les obstacles que le destin semblait prendre un malin plaisir à jeter sur son chemin.

Lorsque Sapphô revint dans la chapelle, la nuit était close depuis longtemps et Marianne, prête elle aussi depuis longtemps, attendait sans impatience, assise sur un tabouret, les mains croisées autour de ses genoux. Elle avait revêtu le costume qu’on lui avait donné, celui des paysannes des îles grecques : large jupe de cotonnade noire à mince bordure rouge, camisole assortie, serrée à la taille, grand foulard noir à fines broderies rouges drapé sur les cheveux qu’il enfermait complètement.

Vêtue à peu près de la même façon, la femme l’enveloppa d’un regard approbateur.

— Dommage que tu ne parles pas notre langue ! On te prendrait sans peine pour une fille de chez nous. Jusqu’à tes yeux ! Ils sont aussi sauvages que si tu étais née ici. Maintenant, éteins la lampe et suis-moi sans faire de bruit.

L’obscurité les enveloppa. Dans l’ombre, Marianne sentit la main de Sapphô qui saisissait la sienne et l’entraînait. Au-dehors, la nuit lui parut noire comme de l’encre et lui jeta au visage des senteurs de myrte et de thym mêlées à des relents de bergerie. Sans la main qui la soutenait, elle fût sans doute tombée durant les premiers pas car elle marchait en aveugle, tâtant le terrain du bout du pied avant de le poser.

— Avance donc ! chuchota Sapphô avec impatience. A cette allure, nous n’y serons jamais !

— C’est que je n’y vois rien ! plaida Marianne qui s’abstint de demander vers quel endroit on la menait si vite.

— Cela ne va pas durer ! Tes yeux vont s’habituer...

Ils s’habituèrent, en effet, plus vite même que Marianne ne l’avait imaginé et, du même coup, elle comprit la raison des précautions prises par Sapphô en l’habillant de sombre et en lui recommandant le silence : à quelques toises de la villa et caché par elle tant que les deux femmes n’eurent pas franchi le mur croulant, un feu brillait dans la nuit. Il était allumé devant une construction blanche, informe, d’ailleurs, qui tenait de la mosquée et du hangar, et servait autant à éclairer les figures farouches et moustachues de quelques soldats turcs réunis autour qu’à cuire le contenu d’une grande marmite de cuivre suspendue au-dessus.

A la lueur de ce feu, Marianne vit que le sentier dans lequel Sapphô l’avait engagée passait à proximité de ce poste de garde mais, déjà, la poétesse mettant un doigt sur ses lèvres l’entraînait silencieusement derrière un pan de mur ruiné qui devait être un reste d’antique fortification. Des broussailles de tamarins et de genêts poussaient derrière et engloutirent les deux femmes qui, sous cette double protection, se mirent à progresser lentement, le dos courbé, évitant de faire craquer la moindre branche. Sous cet abri précaire, on passa assez près des Turcs pour sentir l’odeur de leur cuisine. La peur étreignait Marianne. Enfin, le dangereux passage fut franchi et les deux femmes, après avoir marché encore quelques instants, retrouvèrent le chemin qui serpentait maintenant dans ce qui devait être un antique cimetière marqué par de vieilles stèles et des cuves vides qui avaient sans doute été des sarcophages de pierre. Mais arrivée là, Sapphô obliqua fermement vers la gauche et s’engagea dans un raidillon pierreux, véritable sentier muletier qui grimpait capricieusement vers le sommet de la crête.

Les yeux de Marianne étaient suffisamment habitués à l’obscurité maintenant pour qu’elle pût distinguer les détails du paysage et jusqu’aux taches blanchâtres des fleurs de ciste qui poussaient au hasard le long du sentier. Mais celui-ci, malgré ses méandres, semblait bien se diriger vers les murailles blanches et hostiles du couvent.

Marianne tira doucement sur la jupe de sa compagne qui grimpait devant elle :

— Ce n’est tout de même pas là que nous allons ? fit-elle en désignant le sommet quand Sapphô se retourna.

— Si. C’est là que nous allons. Le couvent d’Ayios Ilias[10].

— A en juger d’après ce que j’ai vu tout à l’heure, vos relations avec les moines qui habitent là-haut ne sont pas excellentes.

Sapphô s’arrêta un instant, les mains aux hanches, pour souffler un peu. La montée, en effet, était rude et fatigante, même pour une habituée.

— Il y a les apparences, fit-elle, et il y a la réalité. Celle-ci veut qu’à 11 heures, l’higoumène Daniel nous reçoive. Ce que tu as vu au coucher du soleil n’était rien d’autre qu’un dialogue en langage convenu. Mon chant demandait une réponse... et la réponse est venue !

— A coups de pierres ? fit Marianne abasourdie.

— Justement. Onze pierres ont été lancées. Elles signifiaient 11 heures. Il est temps que tu le saches, étrangère, tous ici, comme dans toutes les îles de l’archipel, comme dans la Grèce entière, nous avons consacré nos vies à secouer le joug turc qui nous opprime depuis des siècles. Nous sommes tous au service de la liberté : les paysans, les riches, les pauvres, les brigands, les moines... et les fous ! Mais il faut reprendre notre chemin et nous taire car la montée est dure et nous en avons encore pour un bon quart d’heure avant d’atteindre Ayios Ilias...

Vingt minutes plus tard, en effet, Marianne et sa compagne prenaient pied sous les hautes murailles blanches du monastère. Pas encore très bien remise de sa récente épreuve, Marianne était à bout de souffle mais bénissait la nuit. De jour et en plein soleil, cette escalade devait constituer un véritable calvaire, car il n’y avait ni un arbre ni même une touffe d’herbe. Sous ses cotonnades noires, elle était en nage et apprécia à sa juste valeur le courant d’air qui régnait sous le portique d’entrée, épaisse voûte en plein cintre surmontée d’un fronton à jour dans les baies duquel pendaient des cloches. Une grille de fer, timbrée de l’aigle bicéphale du mont Athos, dont dépendait Ayios Ilias, s’ouvrit en grinçant. Une ombre se détacha de celles, épaisses et noires, de l’entrée, mais elle n’avait rien d’inquiétant. C’était celle, replète, d’un gros caloyer[11] tout en barbe et en tignasse qui ne devait pas gaspiller inconsidérément la précieuse eau de l’île si l’on en jugeait par l’odeur de sainteté qui émanait de lui. Il chuchota quelque chose à l’adresse de Sapphô puis, roulant sur ses courtes jambes, précéda les deux femmes à travers une longue terrasse à flanc de mur blanc, contourna un puits de maçonnerie et une élégante vasque byzantine, puis s’engouffra dans un dédale de couloirs, de baies arrondies sur des vestibules déserts, d’escaliers qui, à la lumière de quinquets fumeux accrochés ici et là, semblaient taillés dans de la neige et, finalement, ouvrit une porte peinte qui donnait sur la chapelle du couvent.

Deux hommes s’y tenaient debout sous la lumière d’une grosse lampe de chœur en bronze, devant une grande iconostase du XVIIIe, sculptée et peinte, avec un art naïf, comme un livre d’images pour enfant. Mais si la chapelle, avec ses icônes d’argent et ses murs blancs ornés de l’aigle bicéphale de la Sainte Montagne avait quelque chose d’ingénu, ses deux occupants n’évoquaient en rien l’enfance et sa fraîche innocence.

L’un d’eux, longue robe noire et croix pectorale brillante, était l’higoumène Daniel. Son étroit visage émacié prolongé d’une barbe grise était celui d’un ascète, son regard visionnaire celui d’un fanatique. Devant lui le temps reculait et Marianne, en traversant la chapelle, eut l’impression déprimante que l’abbé voyait à travers elle et qu’elle n’avait plus ni substance ni personnalité.

L’autre était presque un géant. Charpenté comme un ours, il érigeait, au-dessus d’une stature athlétique, une tête dont les traits poussaient l’énergie jusqu’à la sauvagerie. Il avait des yeux farouches et dominateurs, de longs cheveux qui, d’une calotte ronde à gland de soie, tombaient dans son cou, des moustaches arrogantes et, sous la veste sans manches, en peau de chèvre, qui l’habillait, on devinait, passés dans une large ceinture rouge, la crosse d’argent d’un pistolet et le manche d’un long poignard.

Sapphô, cependant, oubliant sans doute ses prières à Aphrodite, était venue, humblement, baiser l’anneau de l’higoumène.

— Voici celle que je t’ai annoncée, Père très Saint, dit-elle en dialecte vénitien. Je crois qu’elle peut nous être d’une grande utilité.

Le regard du prêtre grec transperça Marianne mais sa main ne s’étendit pas vers elle.