– C’est une question à laquelle je ne peux pas répondre : je ne le connais pas.
– Mais lui vous connaît sans doute d’une façon ou d’une autre et il doit souhaiter vous rendre heureuse ?
– Je ne crois pas qu’il m’ait vue autrement qu’en photographie. Je l’intéresse parce que je lui apporte en dot un bijou de famille qu’il souhaite acquérir depuis longtemps. Il paraît néanmoins que je lui plais...
– Qu’est-ce que cette histoire ? souffla Morosini abasourdi. On vous épouse à cause de votre dot ?
us ne me ferez pas croire que l’on ait osé faire de vous une sorte de... prime à l’acheteur ? Ce serait monstrueux.
Soudain très calme, elle planta son regard lumineux dans celui de son compagnon tout en achevant son verre. Elle eut même un petit sourire dédaigneux.
– Et pourtant c’est ainsi. Ce... financier offrait un grand prix pour le joyau ; mon père lui a fait savoir que, venant de ma mère, il ne lui appartenait pas et qu’aux termes des dernières volontés de celle-ci je ne devais en aucun cas m’en séparer. La réponse est venue d’elle-même : il a dit « j’épouse » et il va m’épouser. Que voulez-vous, c’est sans doute un collectionneur impénitent. Vous ne savez pas ce que c’est, vous, que cette maladie... car c’en est une !
– Que je peux comprendre puisque j’en suis atteint moi aussi... mais pas à ce point-là. Et votre père a accepté ?
– Bien sûr ! Il guigne la fortune de l’autre et le contrat de mariage m’en assurera une belle partie... sans compter l’héritage : il est nettement plus vieux que moi. Il doit avoir... au moins votre âge ! Peut-être un peu plus : je crois qu’il a cinquante ans...
– Laissez donc mon âge tranquille ! bougonna Aldo plus amusé que vexé. Il est évident qu’aux yeux de cette gamine ses tempes légèrement argentées devaient lui donner des airs de patriarche. À présent, que comptez-vous faire ? Essayer l’eau de la Seine quand vous seriez arrivée à Paris ? Ou vous jeter sous les roues du métropolitain ?
– Quelle horreur !
– Vous trouvez ? Que croyez-vous qui se serait passé si vous aviez réussi à ouvrir la portière tout à l’heure ? Le résultat aurait été exactement le même : vous pouviez glisser sous les roues... ou demeurer infirme ! Le suicide est un art, ma chère, si l’on tient à laisser derrière soi une image supportable...
– Taisez-vous !...
Elle était devenue si pâle qu’il se demanda s’il ne devait pas appeler le conducteur pour lui commander une nouvelle ration d’alcool, mais elle ne lui laissa pas le temps d’en décider :
– Voulez-vous m’aider ? demanda-t-elle soudain. Par deux fois, vous vous êtes mis entre mes projets et moi, d’où je conclus que vous me portez un peu d’intérêt ? Dans ce cas, vous devez souhaiter venir à mon secours ?
– Je souhaite vous aider, bien sûr. Si toutefois c’est en mon pouvoir...
– Une réticence, déjà ?
– Ce n’est pas cela : si vous avez une suggestion, exposez-la et nous en discuterons.
– À quelle heure le train arrive-t-il à Berlin ?
– Vers quatre heures du matin, je crois. Pourquoi me demandez-vous ça ?
– Parce que ce sera ma seule chance. À cette heure-là, tout le monde dormira dans ce sleeping...
– Sauf le conducteur, les voyageurs qui descendront et ceux qui monteront, fit Morosini que la tournure de la conversation commençait à inquiéter. Qu’est-ce que vous avez en tête ?
– Une idée simple et facile : vous m’aidez à quitter ce train et nous disparaissons ensemble dans la nuit...
– Vous voulez que...
– Que nous partions ensemble, vous et moi. Ce serait une folie je le sais, mais est-ce que je ne vaux pas une folie ? Vous pourrez même m’épouser si vous le voulez.
Il eut un éblouissement, tandis que son imagination lui offrait toute une galerie de tableaux charmants : elle et lui fuyant au fond d’une voiture jusqu’à Prague pour y rejoindre un train qui les mènerait à Vienne puis à Venise où elle deviendrait sienne... Quelle adorable princesse Morosini elle serait ! Le vieux palais serait tout illuminé de sa blondeur... Seulement cet avenir romanesque relevait du rêve plus que de la réalité et il vient toujours un moment où le rêve prend fin et où l’on retombe d’autant plus douloureusement que l’on est monté plus haut. Anielka était sans doute la tentation la plus séduisante qui lui soit advenue depuis longtemps. Son image lui avait permis de lutter à armes égales avec Dianora, mais une autre image effaça subitement son ravissant visage : celle d’un petit homme vêtu de noir étendu dans une mare de sang, un petit homme qui n’en avait plus, lui, de visage, et puis l’écho d’une voix profonde et suppliante qui n’avait jamais prononcé les paroles qu’Aldo entendait :
– À présent, je n’ai plus que vous. N’abandonnez pas ma cause !
Or quelque chose lui soufflait qu’en s’enfuyant avec la jeune fille, il tournait le dos à l’homme du ghetto et renonçait peut-être à démasquer un jour l’assassin de sa mère. L’aimait-il assez pour en arriver là ? ... L’aimait-il seulement ? Elle lui plaisait, l’attirait, excitait son désir, mais, comme elle le disait, il n’avait plus l’âge des amours romanesques...
Son silence impatienta la jeune fille.
– C’est tout ce que vous trouvez à dire ?
– Vous admettrez avec moi qu’une telle proposition mérite réflexion. Quel âge avez-vous, Anielka ?
– Celui d’être malheureuse... J’ai dix-neuf ans !
– C’est bien ce que je craignais. Savez-vous ce qui se passerait si je me laissais aller à vous enlever ? Votre père serait en droit de me traîner devant n’importe quel tribunal de n’importe quel pays d’Europe pour incitation à la débauche et détournement de mineur.
– Oh, il ferait même beaucoup mieux que ça : il est capable de vous loger une balle dans la tête... – À moins que je ne l’en empêche en le trucidant le premier, ce qui nous mettrait dans une situation des plus cornéliennes...
— Si vous m’aimiez, quelle importance !
Ineffable inconscience de la jeunesse ! Aldo se sentit tout à coup beaucoup plus vieux.
– Ai-je dit que je vous aimais ? fit-il avec une grande douceur. Si je vous disais ce que vous m’inspirez vous seriez sans doute... très choquée ! Mais redescendons sur terre si vous le voulez bien et tâchons d’examiner la situation avec plus de réalisme...
– Vous ne voulez pas descendre à Berlin avec moi ?
– Ce serait la plus redoutable folie que nous puissions commettre. L’Allemagne actuelle est le. pays le moins romantique de l’univers...
– Alors je descendrai sans vous ! fit-elle, butée.
– Ne dites donc pas de sottises ! Pour l’instant, la seule chose intelligente à faire est de rentrer dans votre compartiment et d’y prendre quelques bonnes heures de repos. Moi, j’ai besoin de réfléchir. Il se peut qu’à Paris je puisse vous aider, alors qu’en Allemagne je ne pourrais même pas m’aider moi-même.
– C’est bien ! Je sais ce qu’il me reste à faire... Elle s’était levée, rejetait la pelisse avec colère et s’élançait vers la porte. Il l’attrapa au vol, la maîtrisa une fois de plus en la serrant contre lui :
– Cessez de vous conduire comme une enfant et sachez ceci : c’est facile de vous aimer... trop facile peut-être et plus je vous connais moins je supporte l’idée de votre mariage...
– Si je pouvais vous croire ? ...
– Croirez-vous ceci ?
Il l’embrassa avec une ardeur, une avidité qui le surprirent. L’impression de boire à une source fraîche après une course sous le soleil, de plonger son visage dans un bouquet de fleurs... Après une brève résistance, Anielka s’abandonna avec un petit soupir heureux, laissant son jeune corps épouser celui de son compagnon. Ce fut ce qui la sauva d’être jetée sur la couchette et traitée comme n’importe quelle fille dans une ville prise d’assaut. Une sorte d’alarme se déclencha dans le cerveau d’Aldo : il l’arracha de lui.
– C’est bien ce que je disais, fit-il avec un sourire qui acheva de désarmer la jeune fille. C’est la chose la plus naturelle du monde que vous aimer ! À présent, allez dormir et promettez que nous nous reverrons demain !... Allons ! Promettez !
– Je vous le jure !...
Ce fut elle, cette fois, qui effleura de ses lèvres celles d’Aldo dont la main faisait alors jouer le verrou avant d’ouvrir la porte. Et ce fut au moment où elle la franchissait qu’elle se trouva nez à nez avec son père. Poussant alors un faible cri, elle voulut refermer le battant mais déjà Solmanski était entré.
On aurait pu s’attendre à une explosion de fureur : il n’en fut rien. Solmanski se contenta de toiser sa fille qui tremblait à présent comme une feuille au vent et d’ordonner :
– Rentre chez toi et n’en bouge plus ! Wanda t’attend et elle a ordre de ne plus te quitter de jour ni de nuit !
– C’est impossible, balbutia la jeune fille. Il n’y a qu’une couchette et...
– Elle couchera par terre. Pour une nuit elle n’en mourra pas et ainsi je suis certain que ta porte ne l’ouvrira plus ! Va maintenant !
Tête basse, Anielka sortit du compartiment, laissant son père en face d’un Morosini plus désinvolte qu’on aurait pu l’attendre en pareilles circonstances : il était en train d’allumer une cigarette et prit d’ailleurs l’initiative d’ouvrir le feu :
– Bien que les faits apparents ne plaident guère en ma faveur, je peux vous assurer que vous vous méprenez sur ce qui vient de se passer ici. Cependant, je suis à votre disposition, conclut-il froidement.
Un sourire goguenard détendit un peu le visage granitique du Polonais :
– En d’autres termes, vous êtes prêt à vous battre pour une faute que vous n’avez pas commise ?
– Exactement !
– Ce ne sera pas nécessaire et je ne vais pas davantage vous intimer l’ordre d’épouser ma fille. Je sais ce qui s’est passé.
– Comment est-ce possible ?
– Le conducteur. Tout à l’heure, j’ai voulu dire un mot à Anielka. Je me suis rendu chez elle et, ayant trouvé sa cabine vide, j’ai interrogé cet employé. Il m’a appris que vous aviez été amené à empêcher ma fille de commettre un acte irréparable et, ensuite, aviez tenté de la réconforter. Ce sont donc des remerciements que je vous dois. Je vous les adresse, ajouta-t-il du ton dont il eût annoncé qu’il allait envoyer ses témoins. Cependant, j’ai besoin de savoir comment Anielka justifie son geste à vos yeux.
– Ses gestes ! rectifia Morosini. C’est la seconde fois que j’empêche la jeune comtesse de se détruire : visitant avant-hier le château de Wilanow, j’ai eu la chance de la retenir au moment où elle allait plonger dans la Vistule. Je crois que vous devriez lui porter plus d’attention : vous la conduisez à un mariage qui la désespère.
– Cela ne durera pas. L’homme que je lui destine a tout ce qu’il faut pour être le meilleur des époux et il est loin d’être répugnant ! Plus tard, elle admettra que j’avais raison. Pour l’instant, elle s’est entichée d’une espèce d’étudiant nihiliste dont elle ne peut attendre que des déboires et peut-être le malheur... Vous savez ce qu’il en est de ces amours adolescentes ?
– Sans doute, mais elles peuvent devenir dramatiques.
– Soyez sûr que je veillerai à ce qu’aucun... drame ne se reproduise. Merci encore !...Ah ! puis-je vous demander de ne pas ébruiter l’incident de ce soir ? Demain, ma fille sera servie chez elle, ce qui vous évitera des rencontres embarrassantes...
– Il est bien inutile de me demander le silence, dît Morosini avec raideur. Je ne suis pas de ceux qui clabaudent. De votre côté, si vous n’avez plus rien à me dire, nous pourrions en rester là.
– C’est exactement ce que je souhaite. Bonne nuit, prince !
– Bonne nuit !
Quand le Nord-Express entra en gare de Berlin-Friedrichstrasse, la gare centrale où il devait s’arrêter une demi-heure, Morosini passa un pantalon, se chaussa, endossa sa pelisse et descendit sur le quai. Derrière ses rideaux tirés, le train était silencieux. La nuit, à cette heure la plus noire, était froide, humide, aussi peu propice que possible à la promenade, pourtant, incapable de chasser de son esprit une sourde inquiétude, Morosini arpenta le quai avec conscience, épiant les mouvements ou plutôt l’absence de mouvements des différents compartiments jusqu’à ce que le conducteur vînt lui dire que l’on allait repartir. Et ce fut avec une vive satisfaction qu’il retrouva la douce chaleur de son logis roulant et le confort de sa couchette dans laquelle il se glissa en poussant un soupir de soulagement.
Anielka devait dormir à poings fermés et il se hâta d’en faire autant.
En dépit des distractions offertes par les passages en douane, la traversée de l’Allemagne par Hanovre, Düsseldorf et Aix-la-Chapelle puis de la Belgique par Liège et Namur et enfin du nord de la France par Jeumont, Saint-Quentin et Compiègne sous un ciel uniformément gris et pleurard lui parut d’une grande monotonie. Il n’y avait que très peu de monde au wagon-restaurant quand il prit son petit déjeuner et, comme au repas de midi il choisit le second service pour avoir la faculté de s’attarder un peu, il ne rencontra pas les Solmanski. Il aperçut le jeune Sigismond en train de se disputer dans le couloir avec un voyageur belge. Le beau jeune homme semblait d’une humeur exécrable : s’il avait joué, cette nuit, il avait dû perdre. Quant à Anielka, elle demeura invisible ainsi que son père l’avait annoncé. Aldo le regretta : c’était une vraie joie de contempler son ravissant visage...
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