Tout de suite, en arrivant devant la terrasse du salon de thé, il vit Anielka assise à une table en compagnie de sa femme de chambre. Un rayon de soleil passant à travers les feuilles de marronnier jouait sur sa tête coiffée d’une petite toque en plumes de martin-pêcheur. D’une cuillère distraite, elle égratignait une glace à la fraise...

N’ayant rien d’autre à faire pour le moment, Aldo s’installa de façon à être vu, commanda du thé et un baba au rhum, mais savoura bien davantage le plaisir de contempler le teint de fleur et le délicat profil. Dans cet environnement de verdure et de gaieté, plein de cris et de rires d’enfants sur lesquels voltigeait la valse de La Veuve joyeuse jouée par l’orchestre, elle formait un tableau adorable. Elle était trop jolie pour ne pas susciter la passion, même chez un quasi-mysogyne comme Ferrais, et lui-même sentait une profonde amertume l’envahir à l’idée de l’incroyable bonheur qui attendait le marchand de canons au soir de son mariage.

Soudain, après avoir consulté la petite montre enrichie de diamants qu’elle portait au poignet, il la vit s’adosser à son siège et laisser son regard se poser sur ce qui l’entourait. Elle aperçut très vite Morosini, battit des paupières et esquissa un sourire puis se mit à contempler l’orchestre. Morosini comprit qu’il devait attendre. Au bout d’un moment, quand la musique se tut, la camériste appela le garçon, régla la dépense, après quoi les deux femmes se levèrent au milieu du léger brouhaha qui se produisait toujours à la fin du concert. Aldo jeta un billet sur la table et se prépara à les suivre.

Anielka se dirigea au pas de promenade vers le village des lamas puis franchit une petite oasis de verdure formée par une pépinière d’arbres nains et arriva près du bassin aux phoques surmonté d’un rocher artificiel. On s’y attardait volontiers pour regarder les tritons à moustaches plonger de ce perchoir pour reparaître, brillants comme du satin et crachant l’eau joyeusement ou encore happant un poisson. Comme il y avait du monde, Aldo put s’approcher d’Anielka, momentanément séparée de Wanda par une nurse anglaise nantie d’un encombrant landau où gazouillaient des jumeaux contre son dos.

– Allez à la grande serre ! Je vous y rejoins.

Il se détourna et prit le chemin de la vaste verrière qui était l’endroit le plus paisible du jardin. Il y régnait une atmosphère de chaleur humide tombant des fougères et des lianes qui semblaient s’étendre à perte de vue. Dans le haut de la serre, des oiseaux voletaient au-dessus des grands bananiers ou se posaient sur les grottes moussues toutes frissonnantes de capillaires. Le plus joli était la pièce d’eau couverte de lotus et de nymphéas étendue entre des gazons d’un vert éclatant. Aldo choisit de s’y arrêter et d’attendre.

Quand un pas léger fit crisser le gravier, il se retourna et la vit devant lui. Seule.

– Où est passée votre cerbère ? sourit-il.

– Ce n’est pas un cerbère. Elle m’est dévouée et se jetterait dans ce bassin sans hésiter si je le lui demandais.

– Elle risquerait tout juste de prendre un bain de pieds mais vous avez raison : c’est un signe. Vous l’avez laissée dehors ?

– Oui. Je lui ai dit que je voulais me promener seule dans cet endroit. Elle attend en face de l’entrée près du chariot du marchand de gaufres. Elle adore les gaufres...

– Bénissons la gourmandise de Wanda ! Voulez-vous que nous nous promenions un peu ?

– Non. Il y a un banc là-bas près des rochers. Mous y serons bien pour parler...

Par respect pour le costume blanc que portait Anielka, Morosini tira un mouchoir et l’étendit sur la pierre avant de permettre à sa compagne de s’installer. Elle le remercia d’un sourire, croisant sagement sur son sac assorti au bleu-vert de sa toque ses mains gantées du même cuir. Elle semblait hésiter à présent comme si elle ne savait par où commencer. Aldo vint à son secours :

– Eh bien, fit-il avec beaucoup de douceur, qu’aviez-vous donc à me dire de si important pour m’avoir demandé de vous rejoindre... en cachette ?

– Mon père et mon frère me tueraient s’ils me savaient avec vous. Ils vous détestent...

– Je n’en vois pas la raison.

– Cela tient à la conversation que vous avez eue hier avec sir Eric. Après votre départ, père et Sigismond ont eu, je crois, une scène assez désagréable avec mon... fiancé à propos de notre saphir familial. Vous auriez osé dire...

– Un moment ! Je n’ai pas la moindre intention de discuter ce sujet avec vous. En revanche, je m’étonne que sir Eric ait suscité cette explication devant vous.

– Ce n’était pas devant moi... mais j’ai appris à écouter aux portes quand il me faut savoir quelque chose.

Morosini se mit à rire :

– Est-ce ainsi que l’on élève les jeunes filles dans l’aristocratie polonaise ?

– Bien sûr que non, mais j’ai découvert depuis longtemps qu’il faut, parfois, prendre ses distances avec les grands principes et les bonnes manières.

– Je ne peux pas vous donner tout à fait tort. À présent, apprenez-moi vite la raison d’un rendez-vous qui m’enchante.

– Je suis venue vous dire que je vous aime. Ce fut déclaré simplement, presque timidement, d’une voix douce mais ferme, sans pourtant qu’Anielka ose regarder Aldo. Celui-ci n’en fut pas moins stupéfait :

– Vous rendez-vous compte de ce que vous venez de dire ? demanda-t-il en essayant d’éliminer le chat qui était en train de s’installer dans sa gorge.

Le beau regard doré qui s’était posé un instant sur le visage de Morosini se détourna.

– Il se peut, murmura Anielka, devenue toute rose, que je sois en train de commettre une nouvelle atteinte aux convenances, pourtant il y a des moments où il faut exprimer ce que l’on a sur le cœur. Moi je viens de le faire. Et c’est vrai que je vous aime...

– Anielka ! souffla-t-il, remué jusqu’au fond de l’être. Je voudrais tellement vous croire !

– Et pourquoi ne me croiriez-vous pas ?

– Mais... à cause du début de nos relations. À cause de ce que j’ai vu à Wilanow. À cause de Ladislas.

Elle eut un joli geste de la main qui balayait ce souvenir comme une mouche importune.

– Oh ! lui ? ... Je crois que je l’ai oublié dès l’instant où je vous ai rencontré. Vous savez, quand on est très jeune, continua cette vieille personne de dix-neuf ans, on cherche l’évasion à tout prix et il arrive le plus souvent que l’on se trompe. C’est ce que j’ai fait et voilà où j’en suis : je vous aime, vous, et je voudrais que vous m’aimiez.

Refrénant encore l’envie de la prendre dans ses bras, Aldo se rapprocha d’elle et prit l’une de ses mains dans les siennes :

– Souvenez-vous de ce que je vous ai dit dans le Nord-Express ! C’est la chose la plus facile, la plus naturelle de vous aimer. Quel homme digne de ce nom pourrait vous résister ?

– C’est pourtant ce que vous avez fait quand vous avez refusé de descendre avec moi à Berlin ?

– Peut-être que je n’étais pas encore assez fou ? dit-il avec un sourire moqueur en rabattant le gant pour poser ses lèvres sur la peau soyeuse du poignet.

– Et vous l’êtes maintenant ?

– En tout cas, j’ai bien peur d’être en train de le devenir, mais ne me faites pas trop rêver, Anielka ! Vous êtes désormais fiancée, et ces fiançailles vous les avez acceptées.

D’un geste brusque, elle lui arracha sa main, ôta son gant pour faire étinceler dans une flaque de soleil le superbe saphir d’un bleu de bleuet satiné et entouré de diamants qui ornait son annulaire.

– Regardez comme il est beau, le lien qui m’enchaîne à cet homme ! Il me fait horreur... On dit que cette pierre assure la paix de l’âme, chasse la haine du cœur de celui qui la porte...

– ... et invite à la fidélité, acheva Morosini. Je sais ce que prétend la tradition...

– Mais moi je refuse les traditions, moi je veux être heureuse avec celui que j’ai choisi, je veux me donner à lui, avoir des enfants de lui... Pourquoi ne voulez-vous pas de moi, Aldo ?

Il y avait des larmes dans les beaux yeux, et les lèvres fraîches comme un corail tout juste sorti de l’eau tremblaient en se levant vers lui.

– Ai-je jamais proféré pareille sottise ? fit-il en l’attirant contre lui. Bien sûr que je vous aime, bien sûr que je vous veux... je vous...

Le baiser étouffa le dernier mot et Morosini oublia tout, conscient de se noyer dans un bouquet de fleurs, de sentir contre lui un jeune corps frissonnant qui semblait l’appeler. C’était à la fois délicieux et angoissant comme un rêve dont on sait qu’il n’est qu’un rêve et que le réveil va l’interrompre... L’enchantement continua encore un instant puis Anielka soupira :

– Alors prenez-moi ! Faites-moi vôtre à tout jamais.

La proposition était tellement inattendue que le sens de la réalité reprit le dessus.

– Quoi ? Ici et tout de suite ? ..., dit-il avec un petit rire auquel la jeune fille fit écho en laissant sa bouche effleurer celle de son compagnon.

– Bien sûr que non, dit-elle gaiement, mais... un peu plus tard.

– Vous voulez encore que je vous enlève ? Je crois qu’il y a ce soir un train pour Venise...

– Non. Pas ce soir. Ce serait trop tôt !  !

– Pourquoi ? Il me semble que vous n’êtes pas logique, mon amour. Entre Varsovie et Berlin, vous vouliez que je vous emmène sur-le-champ, fût-ce en robe de chambre, et quand je vous propose de partir vous me dites que c’est trop tôt ? Songez à ce que vous refusez ! L’Orient-Express est un train divin, fait pour l’amour... comme vous-même. Nous aurons une cabine de velours et d’acajou... deux plutôt afin de respecter les convenances, mais communicantes, et cette nuit même vous deviendrez ma femme en attendant qu’à Venise un prêtre nous marie. Anielka, Anielka, si vous avez décidé de me rendre fou, il faut le devenir vous aussi et tant pis pour les conséquences !

– Si nous voulons être heureux, il faut tenir compte de ce que vous appelez les conséquences. Autrement dit, mon père et mon frère...

– Vous ne souhaitez tout de même pas que nous les emmenions ?

– Sûrement pas, mais que nous repoussions le merveilleux Orient-Express de quelques jours. Au soir de mon mariage, par exemple ?

– Qu’est-ce que vous dites ?

Aldo s’écarta de toute la longueur du banc pour mieux la considérer tandis qu’il se demandait s’il n’y avait pas, dans cette adorable fille, plus de folie qu’il n’en souhaitait. Mais elle le regardait avec un sourire amusé qui plissait son petit nez.

– Vous voilà tout effarouché, fit-elle avec l’indulgence d’une grande personne sage pour un gamin borné. C’est pourtant la seule chose intelligente à faire...

– Vraiment ? Expliquez-moi un peu ça !

– Je dirais même plus ! C’est non seulement intelligent, mais en cela votre intérêt rejoint celui de ma famille. Que veut mon père ? Que j’épouse sir Eric Ferrais qui, à la veille de nos noces, signera un contrat m’assurant une belle fortune, et je n’ai aucune raison de lui refuser cette joie. Le pauvre a besoin d’argent !... D’autre part, moi, je ne veux à aucun prix appartenir à ce vieil homme. Je ne veux pas qu’il me déshabille, qu’il mette sa peau contre la mienne... Quelle horreur !

Réduit au silence par les plans d’avenir de la jeune Polonaise et le réalisme décrivant sa nuit de noces, Aldo réussit tout juste à émettre un « Et alors ? » un peu enroué.

– Alors ? Le mariage doit avoir lieu dans un château à la campagne mais en grande pompe. Il y aura beaucoup d’invités au dîner qui suivra la cérémonie et au feu d’artifice. Vous, vous n’aurez qu’à m’attendre au fond du parc avec une voiture rapide. Je viendrai vous rejoindre et nous partirons tous les trois.

– Tous les trois ?

– Bien sûr ! Vous, moi... et le saphir. Votre saphir, notre saphir ! Enfin celui que vous réclamez. Comme je ne saurai jamais à qui il appartient au juste, c’est, je crois, la meilleure manière de tout régler : il sera à nous, un point c’est tout.

– Parce que vous supposez que Ferrais va l’emporter à la campagne

– Je ne suppose pas : je sais. Il ne veut plus s’en séparer et comme il y aura réception après le mariage civil, la veille, j’y porterai une robe couleur de lune comme dans Peau d’Âne avec l’Étoile bleue comme seul ornement. On prépare la robe et rien ne sera plus facile !

– Ah ! vous croyez ? Mais, pauvre innocente, à peine aurez-vous disparu que votre Ferrais n’aura qu’une hâte – surtout si le saphir est parti avec vous ! – demander l’annulation, et votre cher papa n’aura même pas un centime.

– Oh ! mais si ! Et plus que vous ne croyez ! Nous nous arrangerons pour que j’aie l’air d’avoir été enlevée par des bandits qui réclameront une rançon. Nous laisserons un billet dans ce sens derrière nous. On me cherchera partout et, comme on ne me retrouvera pas, on croira que mes ravisseurs m’ont tuée. Tout le monde sera très triste et sir Eric ne pourra pas faire autrement que pleurer et essayer de consoler les miens... Pendant ce temps-là, nous serons heureux tous les deux, conclut Anielka avec simplicité. Que pensez-vous de mes idées ?